Si les travailleurs voulaient bien réfléchir aux contradictions et aux anomalies que la société actuelle leur présente, ils ne souffriraient pas une minute de plus la situation misérable qu'elle leur impose. S'ils comprenaient ce qui se passe sous leurs yeux et savaient tirer les conclusions des injustices qui tous les jours leur passent sous les yeux, ils se révolteraient immédiatement contre l'exploitation qu'ils subissent, et écraseraient sous leurs pieds les vampires qui se repaissent de leur chair.
Ainsi, la crise industrielle qui sévit actuellement sur les travailleurs, nous présente une anomalie monstrueuse qui provoque l'indignation des travailleurs, et qui pourtant les laisse complètement indifférents. Ils subissent le chômage comme une chose naturelle et ne se demandent même pas d'où il leur vient, quelles en sont les causes, par suite de quels tripotages, ils sont sur le pavé. Ils ne se demandent même pas comment il se fait, que c'est quand les magasins regorgent de produits, quand leurs exploiteurs réalisent de gros bénéfices, quand il y a des produits à ne pas savoir où les placer, que eux sont misérables, traînent la guenille et crèvent de faim.
La société actuelle, avec tout son échafaudage de mensonges et d'anomalies, l'éducation qu'ils ont reçue, leur ont tellement déformé le cerveau, qu'ils crèvent de faim à côté des richesses produites sans penser seulement à se demander comment il se fait qu'eux, les producteurs de ces richesses, ils sont misérables du fait de leur travail. En effet, s'il y a chômage, crise, c'est parce que, à l'aide de l'outillage mécanique existant, les commandes sont exécutées en beaucoup moins de temps qu'il n'en faudrait, si le travail se faisait manuellement. Il y a chômage, parce qu'il plait à certains spéculateurs d'inonder le marché afin de couler les concurrents moins robustes ; de là, cet engorgement du marché qui jette des centaines de milliers de travailleurs sur le pavé. En sorte que la misère des travailleurs provient d'un surcroît de produits, d'un excès de richesses et de l'introduction d'un auxiliaire nouveau, les agents mécaniques, dans le travail de l'homme.
Or, comment se fait-il que ces causes qui devraient être des causes de bien-être pour la société entière, c'est-à-dire pour chacun des travailleurs en particulier, soient au contraire, pour chacun des causes de misère ? Comment se fait-il que c'est quand l'outillage mécanique vient apporter son concours à l'homme, qu'au lieu de diminuer la peine de celui-ci, il vient l'aggraver au contraire ? Comment se fait-il que ce sont les travailleurs qui crèvent de misère, et ceux qui n'ont rien produit, qui profitent des produits fabriqués ?
Ce sont toutes ces questions que les travailleurs devraient se poser s'ils n'acceptaient pas la situation qui leur est faite comme une chose fatale, inhérente à l'existence humaine et avaient une perception nette des droits de leur existence. Et la réponse qu'ils se feraient ne tarderait pas à les pousser à la révolte pour la conquête de leur place au soleil.
Habitués à considérer l'état social actuel, comme un état naturel de l'homme, habitués à subir toutes les monstruosités d'une société basée sur l'antagonisme des individus, comme choses absolument normales, il est évident qu'ils n'ont qu'à s'incliner devant la situation qui leur est faite. Ils désireraient bien un état meilleur, mais ils sont tellement inféodés à la société qui les exploite, qu'ils font tout découler d'elle, et n'attendent que d'elle leur émancipation, qui ne peut se faire que malgré elle et contre elle. Quelle contradiction !
Ils n'ont pas compris encore que l'intérêt de ceux qui les exploitent est antagonique du leur, ils n'ont pas compris que leurs intérêts sont tout le contraire des intérêts de ceux qui les gouvernent. On aura beau entasser tous les sophismes que l'on voudra, il y a là une vérité incontestable, que les travailleurs comprendraient facilement, s'ils voulaient bien réfléchir à la situation qui leur est faite dans la société : Non-seulement ces intérêts sont différents, mais ils sont antagoniques. L'intérêt de l'employeur est de tirer le plus de profits possible de ses employés ; l'intérêt du dirigeant est de plier le dirigé à l'obéissance la plus passive, à la soumission la plus absolue, et ils se prêtent mutuellement la main pour arriver à ce but. On peut venir nous prêcher l'union du Capital et du Travail, nous chanter les louanges du gouvernement représentatif, rien n'empêchera pas l'antagonisme de se produire chaque fois que les adversaires se trouvent en contact car, tant qu'il y aura des exploiteurs et des exploités, des possédants et des non-possédants, des dirigeants et des dirigés, il y aura lutte entre eux ; les conflits qui éclatent tous les jours, entre patrons et ouvriers, entre le peuple et l'autorité, en sont une preuve convaincante. Pour que la lutte cesse, il faut que les classes disparaissent, il faut que les individus soient égaux, dans toute l'acception du mot.
Autre contradiction. La fortune d'une nation est calculée sur la richesse de son commerce, sur les impôts que le gouvernement prélève sur le travail, or, plus les fortunes particulières sont considérables, plus les impôts sont élevés, plus la population est misérable, plus la misère est extrême. Exemple : L'Angleterre, la Russie, où les fortunes privilégiées sont immenses, mais, par contre, où la population est complètement dénuée de tout et où l'on a été forcé d'élever la charité à la hauteur d'une institution politique.
Les économistes bourgeois ne cessent non plus de nous rabâcher. « Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger ; la fortune est le fruit du travail. » Or, dans la société actuelle, ce sont ceux qui ne font rien qui regorgent de tout, et ce sont ceux qui travaillent pour vivre qui crèvent de faim. Ce sont ceux qui ont travaillé toute leur vie, qui arriveront à la fin de leur existence, sans ressources, forcés d'aller tendre la main, ou d'aller s'étendre misérablement dans les dépôts de mendicité, tandis qu'au contraire ce sont ceux qui n'ont jamais fait œuvre de leurs dix doigts, qui pendant toute la durée de leur existence ont été à la charge de la société, sans jamais rien produire, qui s'amassent des rentes tout en vivant grassement et s'éteignent dans l'opulence, et la lèguent à leurs descendants.
La fortune est le fruit du travail ! Et tant qu'un ouvrier veut vivre du produit de son travail, il a bien du mal à joindre les deux bouts, il ne commence à être à son affaire que lorsqu'il se met à faire travailler ses camarades et à les exploiter. La fortune, en effet, est le fruit du travail... des autres.
Heureusement que ces contradictions commencent à sauter aux yeux des travailleurs, et que ceux-ci semblent vouloir étudier les causes de leur misère, et rechercher les remèdes à y apporter. Il leur suffira de reconnaître ces contradictions pour voir qu'une société qui est basée sur de telles anomalies est une société injuste, qui ne peut subsister que par la fraude et la violence. Quand les travailleurs en seront arrivés à ces conclusions, la société bourgeoise sera bien près de sa chute.