#title De la puissance du levier anarchique #author Terre et Liberté #SORTtopics France, presse anarchiste, Terre et Liberté, communautés libres #date 1er novembre 1884 #source extrait le 13 octobre 2026 de la collection d'*[[https://anarchiv.wordpress.com/2019/03/18/terre-et-liberte-1884-1885/][Archives anarchistes]]*, tiré de *Terre et Liberté*, n°2 #lang fr #pubdate 2026-10-13T21:42:44 En voici, entre autres, un exemple qui mérite d'être signalé. Quelques années après l'écrasement de la Commune, un révolutionnaire dont les événements avaient brisé la carrière et qui était obligé, pour vivre, de dissimuler ses antécédents et sa personnalité, occupait une position effacée et des plus modiques chez un grand industriel de Paris. Le propriétaire de cet établissement, qui méditait (comment dirais-je ?)...... une évolution commerciale d'une nature particulière et se sentait gêné par la clairvoyance présumée de son salarié, mais éprouvait peut-être une sorte de scrupule à se débarrasser de lui malproprement, lui proposa d'échanger ses occupations contre l'éducation de deux de ses enfants, âgés l'un de treize, l'autre de quinze ans. Le choix n'était pas possible. La proposition fut acceptée. Ces deux jeunes gens étaient alors à demeure dans une pension et suivaient les cours du lycée. Ni l'un ni l'autre n'était en état de continuer ses études. C'étaient deux cancres que le marchand de soupe, malgré son amour de la finance, se voyait contraint de renvoyer aux parents. Le plus jeune, paresseux émérite, se montrait d'une turbulence qui frisait la monomanie et était le plus bel ornement des salles de retenue. L'aîné, timide et craintif à l'excès, prenait le dévoiement quand ses maîtres lui adressaient la parole ou même seulement lorsqu'ils le regardaient un peu trop en face. Leur degré d'instruction se réduisait à ceci : ils savaient écrire à peu près couramment, mais sans aucune orthographe, et pouvaient, à la rigueur, se tirer tant bien que mal des deux premières règles de l'arithmétique. Tel était leur bagage scientifique et littéraire. Le nouveau professeur essaya de se concilier l'affection de ses disciples, non par des discours emmiellés, ni par un étalage de faux sentimentalisme, mais en les rendant eux-mêmes juges, dans la mesure du possible, de l'utilité qu'ils trouveraient à suivre ses conseils. La tâche était d'autant plus ardue que son influence était loin d'être la seule auprès des enfants ; qu'ils étaient souvent dérangés sans nécessité, par pur caprice ; et que d'ailleurs les livres qu'on met aux mains de la jeunesse sont une véritable pierre d'achoppement pour les instructeurs les mieux intentionnés. Les récitations de leçons furent d'abord complètement laissées de côté, ainsi que tous les exercices fastidieux qui n'ont pour but que de développer la mémoire des mots. Des résumés, établis par les enfants eux-mêmes, leur servaient de canevas pour l'étude. Chacun d'eux donnait à son travail un cachet particulier, et le produisait sous la forme qui convenait le mieux à sa tournure d'esprit, à son tempérament, à son caractère. L'ennuyeuse uniformité était bannie et remplacée avec avantage par l'originalité de l'initiative individuelle. Les cours devinrent de véritables entretiens à trois, dans lesquels le professeur s'efforçait d'éveiller l'attention de ses élèves en les faisant participer d'une façon active à la leçon qu'il leur donnait. Il ne s'attachait point à la répétition textuelle des mots et des phrases pourvu qu'il fût assuré que le sens était bien saisi et compris. Il préférait, au contraire, que chacun rendît sa pensée, telle qu'il la concevait. Au lieu d'enseigner d'une manière dogmatique, il provoquait lui-même les interrogations, en faisait naître l'occasion, se contentant d'apporter les matériaux que les enfants devaient eux-mêmes mettre en œuvre dans leurs réponses. Les élèves, ainsi mis directement en cause, comme des acteurs sur la scène, prodiguaient toute la dose d'attention et d'intelligence dont ils étaient susceptibles, sans que pour obtenir ce résultat il eût été nécessaire de faire appel une seule fois à la crainte de l'autorité. Ils ne connaissaient plus ni l'ennui ni le dégoût, ces fléaux de l'éducation, maintenus qu'ils étaient dans un état constant d'activité cérébrale, si différent de la docilité passive que réclament à cor et à cri tous les pédants. Chacun d'eux expliquait, à tour de rôle, les devoirs, comme s'il eût fait lui-même un cours devant des auditeurs pour leur transmettre ses connaissances et ses impressions. L'autre frère signalait, au besoin, les lacunes ou les erreurs commises, le professeur n'intervenant qu'à la dernière extrémité, après avoir usé de tous les artifices indispensables pour qu'on pût se passer de son concours. Ceux qui n'en ont pas été les témoins auront de la peine à croire à l'étrange métamorphose que l'emploi de ce régime *anarchique* opéra en peu de temps chez ces jeunes gens. Leur santé, qui dépérissait à vue d'œil, se rétablit comme par enchantement, et ne cessa plus, dès lors, d'être très florissante. De moroses, d'hypocrites et de méchants qu'ils étaient, ils ne tardèrent pas à devenir alertes, gais, pleins d'entrain, de franchise et de bonté, allant toujours de l'avant, contents de tout le monde et même de leur professeur. Les progrès qu'ils accomplirent dans leurs études furent si rapides que, loin d'exciter leur ardeur, on fut contraint de la modérer et de leur prescrire un repos dont ils ne voulaient plus. Les parents étaient dans le ravissement. Mais un tel état de choses ne pouvait durer longtemps dans un milieu où le mal a ses coudées franches et où le bien seul rencontre des obstacles. A mesure que la raison se développait chez ses élèves, le professeur en profitait pour leur inspirer le goût et la passion de la vérité absolue. Les sentiments d'une loyauté à toute épreuve dont ils étaient animés ; l'horreur invincible de la duplicité et du mensonge ; l'observation attentive des phénomènes ; l'amour des idées grandes et généreuses qui implique le dédain des choses petites et viles, ces diverses considérations devaient leur rendre plus sensible le contraste qui les frappait lorsqu'ils faisaient leur apparition dans le milieu où ils étaient appelés à vivre. Leur cerveau débordait d'idées et leur cœur de sentiments qui ne pouvaient que paraître ridicules et déplacés aux yeux des gens du monde. Leurs questions et la nature de leurs préoccupations commencèrent à donner de l'ombrage à leurs parents. Ceux-ci craignirent qu'un homme de néant, comme était leur professeur, prît trop d'empire sur leurs rejetons ; d'ailleurs, les enfants s'avisaient de voir trop clair et devenaient gênants. La séparation fut décidée. On essaya d'abord de défaire, en l'absence du maître, l'œuvre qu'il avait ébauchée. Les enfants, troublés par ce travail en partie double, ballottés entre l'affection filiale d'une part et la conviction où ils étaient de la sincérité et du dévouement de leur instructeur, de l'autre, se trouvaient dans un étrange état de perplexité. On les corrompit en leur prodiguant les friandises, les cadeaux, les promenades, les spectacles pour les soustraire à l'influence du maudit. Tantôt on les flattait en leur faisant entrevoir la perspective brillante que leur ménageait l'avenir. On louait, avec forces hyperboles, leur esprit et leurs qualités. Tantôt on menaçait de les mettre en apprentissage et de leur faire mener la vie pénible et désenchantée des ouvriers. Les idées de justice et d'humanité étaient traitées de chimères à l'usage des cerveaux creux qui finiraient par mourir sur la paille. Enfin la rupture eut lieu. Les enfants furent brusquement envoyés à la campagne pendant que leur professeur était remercié de ses bons soins avec accompagnement de regrets et d'eau bénite. On peut juger, par l'exemple qui vient d'être cité, des modifications profondes qu'apporterait dans l'état social actuel, la généralisation des doctrines anarchiques, puisque leur application sur une aussi petite échelle avait déjà produit des résultats aussi surprenants.