Terre et Liberté

La Crise

1er novembre 1884

La vieille Société, basée sur l'exploitation de l'homme par l'homme, subit actuellement une crise qui tend de jour en jour à devenir absolument insupportable ; même pour les plus indifférents aux questions sociales. En effet, où que l'on aille, d'où que l'on vienne, de tous côtés ; au nord, au midi, comme à l'est et à l'ouest, elle se fait sentir d'une façon si aiguë que tout le monde dit son mot et s'agite dans les discussions publiques et privées. Ce n'est pas que nous, anarchistes, nous nous réjouissions des tiraillements d'estomacs. Nous qui voulons à tout prix supprimer la misère et les torrents de pleurs que verse chaque jour la masse des exploités.

Mais, comme les hommes n'avancent dans la voie du progrès que lorsque le besoin d'agir se fait trop vivement sentir, la douleur que nous ressentons d'une part est d'un autre côté largement contrebalancée.

Car nous savons, de par l'expérience des générations passées, que le peuple ne sort de sa torpeur et de son sommeil, que, poussé à bout par ses besoins qui ne peuvent être satisfaits dans la société industrialisée.

La société actuelle étant organisée d'une manière anti-évolutionnaire et, par conséquent, encadrée trop étroitement pour recevoir dans son sein les nouvelles inventions du machinisme qui sont la cause du chômage que nous subissons actuellement, se disloque de plus en plus et menace ruine. En effet, si nous examinons pourquoi il y a un si grand nombre d'ouvriers sans travail, ce n'est pas que l'on produise moins que par le passé, mais bien parce que l'on produit plus vite en remplaçant de plus en plus l'ouvrier par la machine, au seul profit des gros financiers ou industriels qui empochent illégitimement les profits qui devraient être à tous. Et ces grosses sangsues bourgeoises deviennent de plus en plus avides et rapaces. Non contentes d'exploiter la grande majorité des travailleurs dans ses bagnes, elles cherchent, par des expéditions lointaines, à se défaire du nombre, sans cesse plus considérable des travailleurs qui chôment, souffrent et meurent lentement de faim, afin de leur faire conquérir des pays qui, à leur tour, deviennent un terrain nouveau pour leurs exploits de flibustiers.

La misère de tous côtés ; le froid, la faim, telle est la « récompense » que reçoivent et que vont recevoir abondamment les prolétaires pour avoir produit toute la richesse sociale dans laquelle se vautrent les efféminés, les lâches et assassins que l'on nomme classe dirigeante. Cependant il ne suffit pas de récriminer sur tel ou tel bandit bourgeois.

Il faut que nous, prolétaires, nous ouvrions enfin les yeux pour nous camper résolument en face de la situation qui nous est faite et nous dire carrément : Qui a empli les greniers, les magasins, qui a bâti les villes, qui fait tout et manque de tout ? ? Nous tous, travailleurs, n'est-ce pas. Eh bien ! pourquoi souffrons-nous, pourquoi nos enfants, nos femmes et nos amis se serrent-ils encore le ventre devant une telle abondance, devant le luxe insolent des vampires bourgeois. Pourquoi ? Pourquoi ? ? Ah ! si la réponse est facile, le remède à appliquer est difficile à employer, il effraie. Pourquoi encore ? Nous allons le dire.

C'est que la bourgeoisie a placé dans votre cerveau de prolétaire un gendarme cent fois, mille fois plus terrible que celui que l'on rencontre sur la grande route. Ce gendarme, c'est le préjugé qui vous glace le cœur, vous trouble les idées et vous tient là, immobile, bête et stupéfait devant vos enfants qui vous demandent du pain.

Que faire ? les uns ont encore, — encore ? le préjugé du parlementarisme. Ils iront implorer la sollicitude de ceux qui les ont dépouillés, affamés, estropiés et qui ont assassiné leurs frères.

Peu leur importe, ils iront quand même s'abaisser devant ceux qu'ils devraient anéantir ! Enfin ! qu'ils en usent ; ils en verront bientôt la triste inanité. Ils verront que le parlementarisme et tout ce qui en découle n'a pas été fait pour eux, exploités ; mais au contraire contre eux et leurs revendications. Ils verront que les comédiens-bourreaux des deux Chambres ne sont que des boas, les fascinant, puis les étirant dans les bagnes industriels, commerciaux et dans les champs, afin qu'ils puissent mieux entrer dans leur panse déjà gonflée de sueur et de sang, de tous les exploités morts à la peine, à l'hôpital ou sur quelque plage lointaine.

Prolétaires, nos frères, nos amis, nous avons entrepris la terrible tâche de vous faire connaître vos droits et vos devoirs. Nous ferons tous nos efforts pour arriver au but que nous nous sommes proposés d'atteindre. Aidez-nous, si vous voulez être, une fois pour toutes, délivrés des boas bourgeois. Et pour y parvenir, il faut absolument vous débarrasser des enseignements que vous ont donné les maîtres d'école et autres personnages achetés par les bourgeois, en fait de morale et de croyances non basées sur la science, afin que les forces dont vous disposez matériellement et intellectuellement ne soient pas annihilées au moment de la grande lutte ; où pour triompher, nous aurons besoin de recourir à tous les moyens sans scrupules ni sensibilités.

Il est temps, enfin ! que les travailleurs secouent par leur force, plus que suffisante, la bande efféminée qui les opprime. Debout, travailleurs, sachez oser mettez la main sur la sacro-sainte et crapuleuse propriété et ses souteneurs, et vous verrez bientôt les baveux et lâches insulteurs de la presse bourgeoise omnicolore se retirer comme des reptiles qui sentent le moindre danger. Seulement, si vous ne voulez pas en être infesté de nouveau : Vous devrez anéantir leurs titres et leurs repaires, et surtout ne pas vous nommer de nouveaux maîtres.


extrait le 13 octobre 2026 de la collection d'Archives anarchistes, tiré de Terre et Liberté, n°2