Voici l'hiver, et déjà plus de 150.000 ouvriers sont sans travail, rien que pour Paris. A Lyon, ils sont 30.000 ; à Saint-Etienne, Marseille et toutes les grandes villes, le nombre des chômeurs est considérable et il grandit tous les jours, de tous côtés l'on n'entend que cris de misère. Partout les patrons jettent sur le pavé des pauvres diables qui ne demanderaient pas mieux que de se faire crever pour un morceau de pain. Certes il est dur de travailler dix ou douze heures par jour sous l'œil d'un garde-chiourme qui épie tous vos mouvements, qui vous défend de parler, de rire, de chanter, même de regarder autre chose que votre travail ; mais au moins, à la sortie du bagne, éreinté, abruti, tout pantelant, on songe en pensant qu'on pourra se mettre un peu de pain sous la dent et l'arroser d'une mauvaise boisson.
Mais le chomage, n'est-ce pas une condamnation à souffrir la faim et à mourir peut-être.
Pendant des jours, des semaines, des mois, il faudra jeûner et, comme le Juif-Errant marcher toujours, parcourant Paris en tous sens frappant de porte en porte : Embauchez-vous ? Pas pour le moment ; et l'ouvrier, en rentrant chaque soir, entendra tinter à ses oreilles comme une musique lugubre le : pas pour le moment ! S'il lui reste quelques sous, il les mangera ; s'il a des effets, il les engagera, puis un jour, [1] Alors c'est là que le drame commence. S'il possède quelques guenilles, il les vendra [2] pour deux sous de pain et autant de fromage, et puis rien, plus rien.
Comme au temps où il gagnait bien sa vie il ne s'inquiétait guère du lendemain et que les amis du plaisir sont rarement ceux du malheur, il restera seul sans pain et sans gîte, vous le retrouverez parmi ces délabrés que vous rencontrez la nuit dormant sur les bancs, ou le matin, avant le jour, aux halles, dérobant dans les tas d'ordures une pomme pourrie ou un trognon de chou qu'il dévorera en silence. Qui sait si la misère aidant, il ne se dégradera pas jusqu'à mendier un bout de pain qu'il a mille fois gagné et qui sait s'il n'aura la honte de se le voir refuser. Mais si au lieu de cet avilissement l'homme qui souffre ainsi a conscience de sa dignité, si naguère il s'est trouvé à travailler à côté d'un socialiste qui lui a inculqué quelque idée de justice, si son regard s'est arrêté sur un journal révolté, alors il n'agira pas comme le précédent, comprenant qu'il a produit dix fois plus qu'il n'a consommé, que la société ou ceux qui détiennent les richesses lui sont redevables, que ses droits naturels et sa dignité lui défendent de s'abaisser à demander ce qui lui appartient.
Il savait que les parasites s'enrichissaient de son travail, mais il patientait parce qu'il pouvait vivre.
Maintenant, on lui enlève même ce travail sur lequel on l'a tant volé ; c'en est trop ! Il ira parmi ces groupes de déguenillés, leur communiquant sa haine et son énergie redoutable, parce qu'il n'a plus qu'une idée au milieu de ses douleurs : la vengeance. Terrasser l'ennemi qui le persécute depuis sa naissance, et ceux qui, comme lui, seront dans l'alternative de s'avilir jusqu'à mendier, n'hésiteront pas à se sacrifier, se moquant des conseilleurs et de leur prudence ; ils s'élanceront dans la bataille, entraînant avec eux l'armée terrible des meurt-de-faim, pour qui la mort du moins sera la délivrance.
[1] Illisible dans l'original. Note de la Bibliothèque.
[2] Illisible dans l'original. Note de la Bibliothèque.