Il est de bon goût, dans un certain monde, de n'attacher de prix qu'aux petites choses ; mais de paraître s'y intéresser avec passion.
Les piqûres les plus légères arrachent des clameurs désespérées à ces sybarites, quand les souffrances de leurs semblables les laissent dans la plus profonde indifférence.
Tel l'homme de la fable, dont l'insensibilité ne se dément pas devant les spectacles les plus lamentables, mais qui implore la foudre des dieux pour venger la piqûre d'un insecte !
L'inconséquence dans les actes de la vie fait partie du credo des classes spoliatrices.
La logique au contraire, est vue par elles d'un mauvais œil, parce qu'elle est l'apanage des révolutionnaires et l'instrument d'affranchissement des masses.
Conclure : toute la théorie des anarchistes est renfermée dans ce mot.
Leur force consiste en ceci, qu'ils ne posent jamais des prémisses sans en déduire les conséquences.
Les divers partis qui ont joué, jusqu'à ce jour, un rôle actif dans l'arène révolutionnaire, sont destinés, ou à se rapprocher de plus en plus des anarchistes pour finir par une fusion complète, si l'amour de la justice prévaut chez eux sur toute autre considération ; ou, dans le cas contraire, à se traîner honteusement à la remorque des divers exploiteurs du suffrage universel.
Sauf l'idée religieuse qui a fait son temps, les anarchistes sont, au XIXe Siècle, ce qu'étaient les anabaptistes au XVe.
C'est le défaut de logique dans la conduite et les idées des travailleurs qui a permis jusqu'ici aux détenteurs de la fortune sociale de se goberger à leurs dépens, en les occupant sérieusement de futilités et de rêveries.
Remarquez avec quel art les chroniqueurs de journaux détournent l'attention de leurs lecteurs des questions véritablement importantes afin d'exercer leur nervosité sur des questions de détails sur des réformes secondaires dont l'obtention ne pourrait profiter qu'à eux-mêmes, mais ne changerait rien à la situation de l'immense majorité des prolétaires !
Ah ! c'est eux qui se montrent révolutionnaires sur des sujets qui n'en valent pas la peine !
Ils ne sont pas aussi candides qu'on pourrait le supposer d'abord.
Si la position des travailleurs n'est pas améliorée, en revanche ils ont eu soin d'attirer l'attention sur leurs personnes, et c'est ainsi qu'on fait son petit bonhomme de chemin.
Mais là où l'on voit dépasser le bout de l'oreille, c'est quand après avoir stigmatisé vertement certains abus, on les entend s'écrier : « Combien de siècles faudra-t-il encore pour obtenir la disparition de ces misères ? »
Chaque fois qu'on surprend une exclamation de ce genre dans un article, l'auteur en est jugé d'avance.
S'il était à la gêne comme tant de malheureux qui peinent du matin au soir, il ne reporterait pas son espérance à la fin des temps ; il montrerait plus d'empressement pour activer la révolution.
Sa plume a trahi ses préoccupations intimes.
Voyez-vous d'ici le patient à qui un inquisiteur barbare fait ingurgiter de l'eau en surabondance et qui ne songe qu'à s'enquérir combien de siècles dureront encore de pareilles atrocités !
Pour ces pondeurs de phrases, les souffrances populaires sont un canevas qui leur fournit les moyens de se produire et de chercher leur voie.
Leurs réformes sont étroitement circonscrites.
Ils crient contre les abus, sans jamais remonter aux causes qui les produisent, et sans tirer les conséquences logiques de leur argumentation.
Cette façon de procéder nous rappelle ce qui se passait après la guerre de 1870.
Comme il n'était plus possible, à cette époque, de se dire hautement partisan de l'homme de Sedan, les réactionnaires de toutes nuances conçurent une idée lumineuse.
Ils prirent pour tête-de-turc les bonapartistes, sachant qu'ils ne couraient aucun danger à ce jeu inoffensif, prêts d'ailleurs à y renoncer à la première occasion.
Les bonapartistes étaient assurément de bien grands criminels ; mais les exploiteurs du peuple avaient trouvé là un moyen ingénieux de se dégager de toute attache compromettante, tout en paraissant se ranger à l'avis du plus grand nombre, c'est-à-dire hurler avec les loups, pour emprunter l'expression de Vacherot dans sa déposition à la commission d'enquête sur le 18 mars.
Les prolétaires étaient opprimés par les vampires du Capital avant l'avènement de Bonaparte, de même qu'ils le furent après sa chute.
Les anarchistes doivent veiller à ce qu'on n'émousse pas leurs haines sur des mannequins.
Notre ennemi, c'est notre maître, c'est-à-dire le vampire qui vit de notre propre substance ; dont les joies sont tissues de nos douleurs ; au profit duquel chaque goutte de sueur qui perle à notre front, chacun de nos efforts musculaires ou cérébraux se transforme en une rosée bienfaisante.
Le maître, c'est-à-dire l'autoritaire qui tient notre sort entre ses mains ; qui refoule avec arrogance nos aspirations les plus légitimes ; qui étouffe sans pitié nos sentiments les plus généreux ; qui cherche à éteindre en nous jusqu'au souvenir de la dignité humaine ; qui nous considère comme une chose dont il peut user ou abuser à sa guise, et qu'il peut briser sans scrupule à la moindre velléité d'indépendance de notre part.
Voilà l'ennemi contre lequel la guerre est toujours indiquée sans trêve ni merci, ni conciliation possibles parce que sa vie est la négation de la nôtre, alors même qu'il parlerait notre langue, qu'il s'assimilerait nos idées et qu'il se coifferait avec des bonnets rouges de 3 coudées de hauteur.