Terre et Liberté

Progrès sensible

25 octobre 1884

Il n'y a pas encore cinq ans, nous étions un demi-quarteron qui prêtions à rire à tous et qui bientôt devait s'effacer sous la risée des bons bourgeois aidés en cela par les révolutionnaires sérieux du grand parti ouvrier.

Petit nombre deviendra grand.

Si ses revendications sont légitimes !

Aussi notre nombre s'est-il accru : nous sommes maintenant, de par tous les pays des milliers qui luttons pour la liberté et qui, lorsque les inconscients qui nous considèrent encore comme des agents provocateurs se révolteront, leur donneront la main, feront triompher nos principes d'égalité et de justice.

Ne soyons pas ingrats et remercions ceux qui, sans le vouloir, ont fait plus de propagande anarchiste que nous.

Merci avant tout aux policiers qui s'étaient mêlés à nos amis de la « révolution sociale » ; croyant découvrir complot sur complot, ils ont fait des adhérents à notre cause.

Merci aux journalistes, aux Massard, aux Fournière et autres rieurs qui firent prendre cette même « Révolution sociale ».

Merci ensuite aux juges qui condamnèrent le « Droit social » et « l'Etendard » de Lyon ; merci aux gouvernants suisses qui expulsèrent nos amis du « Révolté ».

Jacomet, Fabreguettes et autres comédiens subventionnés, votre tour vient, merci du fond du cœur pour votre active propagande. Vos iniques condamnations firent plus que tous pour l'anarchie, et c'est l'un de ceux que les procès de Lyon rendirent anarchiste qui vous remercie.

Merci au « Progrès » de Lyon, à la « Lanterne » de Paris et autres feuilles de chou qui portèrent à son apogée l'agitation anarchique, aux juges du mouvement du 9 Mars, aux journalistes tarés, aux policiers ignobles, aux conseillers municipaux vendus.

A tous, à tous, merci ; aux magistrats qui condamnèrent Louise Michel, Pouget et Cyvoct, à ceux qui firent pleuvoir une grêle d'années de prison sur la pléiade des journaux de Lyon et de Marseille, à tous les ministres, à tous les princes, à tous les banquiers à tous les politiciens, à tous les monarques, nous envoyons des remerciements.

Tout ce que vous nous avez fourni à profusion : condamnations et calomnies, renvoi des ateliers et admission aux bagnes a servi à vous faire connaître ; merci !

D'abord, malins que vous êtes, vous aviez organisé autour de nos idées la conspiration au silence, mais bientôt débordés par la foule, il fallut s'occuper de nous et vous le fîtes comme je l'ai dit.

Maintenant qu'allez-vous faire ? La crise industrielle que votre soif de jouissance, que votre besoin d'or a fait se déclarer ; cette crise sévit partout, les ouvriers se croisent partout les bras devant une production abondante faite par les machines que ces mêmes ouvriers ont seuls inventées et construites, et naturellement, puisqu'ils ne travaillent plus, ils crèvent de faim pendant que vous vous gavez du fruit de leur travail. Seulement, voilà qu'ils n'ont pas l'air de vouloir laisser se continuer l'état de choses actuel, ils élèvent la voix maintenant et même de temps en temps, ils montrent déjà les dents. Je le répète, qu'allez-vous faire ? Ce célèbre demi-quarteron s'est tellement multiplié que vous ne pouvez plus faire un pas sans vous cogner à un anarchiste qui fasse voir votre égoïsme et propose votre suppression. Condamnerez-vous encore ? Nous vous le conseillons, car c'est le seul moyen que vous ayez d'essayer d'arrêter l'hydre qui vous menace de toute part ; et ce moyen nous réussit trop bien, nous fait trop d'adhérents pour que nous ne soyons satisfaits de vous le voir employer.

« Pauvres moutons, toujours on vous tondra » disait-on jadis au peuple.

Il n'en est plus ainsi : Pauvres bourgeois, le flot monte, monte, et chaque mouvement que vous faites pour l'éviter, vous engloutit davantage. La noyade finale n'est plus qu'une question de peu de temps dont l'organe « Terre et Liberté » va encore diminuer la longueur.

Allons, Compagnons, nous avons fait de grands progrès depuis quelque temps, un bon coup d'épaule et la société s'écroule. Donnons-le et que tout cela soit fini.


extrait le 12 octobre 2026 de la collection d'Archives anarchistes, tiré de Terre et Liberté, n°1