Dans l'impossibilité où ils étaient d'expliquer les différentes manifestations de la vie, — de la vie morale et sociale, principalement, — les anciens avaient imaginé l'âme, organe insaisissable, et invisible, absolument indépendant de la matière, que la divinité donnait à l'homme à sa naissance et lui retirait à sa mort.
Depuis, les nombreuses découvertes faites en physiologie et en biologie ont démontré l'absurdité de cette thèse. L'homme est composé des mêmes éléments chimiques que tous les êtres qui l'environnent et soumis, comme eux, aux mêmes lois mécaniques. S'il leur est supérieur et s'il a pu se les assujettir et les employer à ses divers besoins, cela ne tient nullement à la force que lui aurait attribuée Dieu ou toute autre puissance extra-humaine, mais tout simplement à la complexité de son système nerveux, qui lui permet de réfléchir et de penser et ensuite d'agir suivant cette pensée et cette réflexion.
Le système nerveux se compose de cellules et de fibres. Les cellules reçoivent les impressions venues de l'extérieur et nous les communiquent par l'intermédiaire des fibres aux centres nerveux (moelle épinière, moelle allongée et cerveau). Chacun de nos actes est le produit d'une réaction motrice et automatique et exige tout un travail interne. La sensation reçue du dehors ébranle d'abord les organes sensitifs ; l'ébranlement est transmis par les nerfs aux centres nerveux, lesquels enregistrent et emmagasinent cet ébranlement ; puis le transmettent, toujours modifié, aux organes du mouvement par l'intermédiaire des nerfs moteurs ; finalement, tout ce travail se traduit par des mouvements musculaires, des gestes, des paroles, etc.
La fonction des centres nerveux est donc de rendre, — de « réfléchir », comme disent les savants, — les diverses sensations venues de l'extérieur. L'énergie reçue est rendue immédiatement ou emmagasinée, et provoque des réactions externes ou internes extrêmement variées, selon la nature, la quantité et l'association des différents mouvements perçus.
L'organe de la pensée est le cerveau ; c'est lui qui dirige toutes les actions auxquelles nous attribuons de la conscience. Il renferme un nombre infini de cellules nerveuses ; rien que dans sa partie corticale (écorce), on en compte près d'un milliard ; étant donné qu'à chaque cellule nerveuse correspondent au moins deux fibres ou tubes nerveux, on conçoit aisément la complexité de l'organisme cérébral. Ajoutez à cela la grande quantité de sang que le cerveau reçoit du cœur, quantité beaucoup plus forte que dans n'importe quelle autre partie du corps, et l'on comprendra l'énorme travail qui se fait dans cet organe.
En définitive, on peut affirmer que l'activité mentale se réduit à un mouvement moléculaire. L'individu est impressionné au moyen de ses sens, par les phénomènes qui se produisent autour de lui. Ces sensations donnent naissance à un courant nerveux allant de l'extérieur à l'intérieur. Mais, entre la réception et l'action, un long travail interne s'est accompli. Les éléments composant le cerveau ont subi l'influence de l'énergie venue du dehors, sous forme de mouvements mécaniques ou chimiques ; il y a eu transformation de matière et l'énergie a été rendue modifiée.
Ces quelques explications étaient indispensables pour démontrer la fausseté de la croyance en une âme immatérielle, indépendante du corps et dirigeant celui-ci au gré de ses caprices. Elles nous font comprendre, en outre, ce qu'il faut entendre par « acte volontaire », par « volonté ».
En réalité, la volonté n'est que la résultante du long travail cérébral. Elle peut être considérée comme l'aboutissant des modifications qui se sont produites dans le cerveau avant l'exécution de l'acte.
À proprement parler, la volonté n'est que le désir d'accomplir un acte, c'est la représentation mentale de cet acte avant son exécution, un état de conscience, sans plus. Lorsqu'un individu exécute une action quelconque, c'est que certaines causes, contre lesquelles il ne pouvait rien, l'ont déterminé, l'ont poussé à agir de cette façon. Il a conscience, il se rend compte de cette action, mais il ne s'ensuit pas de là qu'il ait une influence prédominante sur cette action et qu'il puisse la modifier à son gré.
La même cause produit toujours les mêmes effets. Lorsqu'il a reçu plusieurs sensations semblables, de même nature, le système nerveux se fixe, devient « adulte » ; les actes résultant de ces sensations seront exécutés pour ainsi dire machinalement, et sans que nous nous en rendions bien compte. Plus l'homme vieillit, plus le système nerveux aura tendance à se fixer, et moins aisée sera la réaction, contre les sensations venues du dehors.
Il résulte de toutes ces considérations que l'existence de la liberté volitive, du libre arbitre, n'est qu'une illusion. L'homme est déterminé par tous les milieux dans lesquels il vit : ces milieux agissent sur son tempérament, sur son caractère, et les modifient constamment. Il est étroitement solidaire et dépendant de tout ce qui l'environne, le précède et le suit.
La première influence que subit l'homme est l'hérédité. Ses parents, — qui avaient déjà reçu de leurs auteurs certains caractères, — ont déterminé son tempérament, sa façon d'être. Dans le ventre de la mère, l'embryon reçoit de celle-ci les éléments et les matériaux nécessaires à son développement ; après sa naissance et à mesure qu'il grandit, l'enfant devient plus conscient et son système nerveux enregistre, chaque jour, de nouvelles impressions et de nouvelles sensations : ce sont les exemples que lui offrent ses parents, l'éducation que ceux-ci lui donnent : en un mot, tout ce qu'il voit faire autour de lui, tout ce dont il est témoin vient s'ajouter aux caractères héréditaires.
D'autres facteurs agissent encore sur le système nerveux : le climat, la température, l'altitude de la contrée où l'on habite, etc. La nutrition a aussi son importance ; une nourriture insuffisante ou mal comprise aura pour effet d'affaiblir le système nerveux, et l'individu, ne trouvant pas les matériaux dont son organisme a besoin pour réparer les forces perdues, sera mou et apathique, manquera d'énergie et subira facilement les contraintes, sans pouvoir réagir.
Mais le facteur le plus important et dont les individus subissent le plus d'influence, c'est le milieu social. L'habitation, l'hygiène, les mœurs de la société, l'instruction et l'éducation, les lois, les institutions, etc., sont autant de causes agissant sur l'individu et déterminant ses actions.
Il se produit ce fait, pour la plupart des individus : quand un acte a été répété souvent, que le même travail a été exigé des éléments nerveux, cet acte tend à se fixer dans l'organisme ; il devient machinal, c'est une habitude contre laquelle l'individu réagit très difficilement. C'est ce qui explique l'aversion que l'on a, plus on avance en âge, pour le changement, et pourquoi les hommes sont adversaires d'une transformation sociale qui dérangerait leurs habitudes routinières et les forcerait à agir d'une façon différente et dans une nouvelle voie.
L'homme ne vient au monde ni bon, ni mauvais, ni moral, ni immoral. Il est simplement ce que le milieu le fait. Bien mieux, en raison même de la conformation du cerveau et du travail organique qui s'y accomplit, ce même homme se modifie et se transforme constamment et peut, en changeant de milieu, changer aussi sa façon de voir et de comprendre les choses.
Aussi, dans un milieu aussi corrompu et aussi malsain que celui dans lequel nous vivons ne peuvent vivre que des êtres mauvais et pervers, aux bas instincts et à l'égoïsme féroce. L'erreur étant chose coutumière, les hommes ne peuvent avoir aucun sentiment exact de la vérité. Les élans les meilleurs sont étouffés avant de naître ; les humains ayant acquis des notions raisonnables sur la façon de vivre hésitent à deux fois avant de les proclamer, sûrs qu'ils sont de trouver devant eux, leur faisant obstacle, l'indifférence des foules et les forces sociales. La société capitaliste déforme et atrophie le corps et par conséquent déforme et atrophie le cerveau et son succédané : la pensée.
C'est pourquoi nous désirons ardemment la transformation du milieu social.
Thomas LERAT.