Vivien Bouhey

Radiographie du mouvement anarchiste français de 1881 à 1894 : éléments pour servir une réflexion sur l’existence d’une internationale noire à la fin du XIXe siècle

2019

  Les luttes au sein du mouvement ouvrier international dans les années 1850-1880 : un héritage structurant

  Le recours à l'action illégale et violente : une stratégie pour se débarrasser de l'ennemi commun conçue par des leaders internationaux

  Que l'on soit anarchiste français ou étranger : une conscience partagée

  Le mouvement anarchiste : une organisation anarchiste transnationale ?

  Le mouvement anarchiste : un mouvement toujours plus internationalisé

Encore au début des années 2000, la thèse qui prévalait quant au fonctionnement du mouvement anarchiste en France à la fin du XIXe siècle – cela sans qu'aucune vraie étude n'ait été menée sur la question – était celle de l'organisation minimale : de l'existence d'une poussière de groupes repliés sur eux la plupart du temps – à la fois sur le plan institutionnel et sur le plan de l'activité militante – constitués sur une base affinitaire, dont les journaux surtout palliaient le manque de communication[3]. Cette thèse était confortée par l'idée communément répandue – et en partie vraie – selon laquelle les propagandistes par le fait auraient alors surtout été ce que nous appelons aujourd'hui des « loups solitaires ».

Ce vide historiographique nous avait encouragé, afin de vérifier, d'infirmer ou de nuancer cette thèse, à entreprendre une radiographie du mouvement anarchiste en France pour comprendre son fonctionnement en exploitant d'abord la série M (police) des archives départementales ainsi que les fonds des archives de la préfecture de police de Paris, ces sources policières étant souvent, avec les sources judiciaires (mais celles-ci sont la plupart du temps très difficiles à utiliser à cause de l'imprécision des inventaires), les seules dont nous disposons pour approcher à l'échelle locale, partout en France, les anarchistes. Cette étude nous avait conduit à montrer que ces derniers, toujours plus conscients d'eux-mêmes à cette époque, coopèrent la plupart du temps, et que leur mouvement est beaucoup plus structuré que ce que l'on avait pu imaginer jusque-là. Elle nous avait également amené à nous interroger – ultime prolongement de cette thèse et quasi à sa périphérie –, parce que les sources témoignent en permanence des liens étroits existant entre anarchistes français et étrangers sur le sol français et étranger et parce que nous avions mis en lumière au sein du mouvement des formes d'organisations transnationales, sur l'existence à cette époque d'une internationale[4].

Cette idée n'était alors pas neuve. Dès les années 1880-1890, la presse hexagonale s'était emparée des divers attentats perpétrés en un laps de temps réduit dans plusieurs pays par des propagandistes par le fait pour dénoncer son existence, convainquant nombre de contemporains. Parmi ces derniers, certains policiers s'en persuadaient, frappés eux aussi par la concomitance d'attentats anarchistes dans divers pays, par le constat qu'il existe parfois une dissociation géographique entre les lieux de préparation et d'exécution de certains d'entre eux ou par la facilité avec laquelle les « attentateurs » savent franchir les frontières ; jusqu'aux gouvernements des pays concernés, qui, comme le rappelle Thomas Bausardo dans un article récent, face à un « premier terrorisme international », avaient alors « expérimenté les premières formes d'internationalisation de l'action policière[5]. » L'idée qu'une internationale noire aurait existé fin XIXe avait ensuite été un serpent de mer de l'historiographie de l'anarchisme, ressurgissant par exemple à l'occasion de la rédaction par Joël Berthoud d'un mémoire consacré à l'assassinat de Sadi Carnot par l'anarchiste Caserio[6] synthétisé ensuite dans un article[7] : mais elle avait été immédiatement combattue par Jean Maitron arguant du manque d'organisation des anarchistes[8]. Ce questionnement revenait donc dans un contexte géopolitique particulier après les attentats du 11 septembre 2001, et donnait lieu à un débat ouvert par Marianne Enckell dans Le Mouvement Social puis par Constance Bantman[9]. Mais de l'existence de quelle internationale anarchiste débattait-on ? C'était là le point important. Certainement pas, comme l'écrivait alors Marianne Enckell, d'une internationale centralisée pilotée par un comité directeur secret avec des donneurs d'ordres et des agents exécuteurs[10] – tellement incompatible avec les idées anarchistes – mais bien d'une internationale originale dans son fonctionnement : d'une internationale « anarchiste ».

Depuis quelques années, alors que la recherche sur l'anarchisme connaît un vrai renouveau[11], que les travaux sur les formes d'organisation transnationale se multiplient[12] et que des historiens n'hésitent pas à donner des définitions moins restrictives de ce qu'est une « internationale » (notamment en travaillant sur le concept d'internationale faible[13]), nous souhaitons reprendre ici ce questionnement.

Peut-on à la fin du XIXe siècle, plus particulièrement entre 1881 (date du Congrès de Londres) et 1894 (assassinat de Sadi Carnot et « Procès des Trente ») considérer, à partir des sources françaises, que le mouvement anarchiste serait une internationale faible ?

Les luttes au sein du mouvement ouvrier international dans les années 1850-1880 : un héritage structurant

Tenter de répondre à cette question nécessite d'abord de prendre un peu de recul, car les premiers anarchistes, au début des années 1880, n'ont pour la plupart d'entre eux pas commencé à lutter contre la bourgeoisie à cette date : ils ont en effet souvent vécu – au moins pour partie – le réveil ouvrier des années 1850-1880, dont les luttes au sein des internationales dans les années 1860-1870.

Cette première génération de militants est fermement internationaliste pour plusieurs raisons. Nombre d'entre eux ont parfois été obligés de s'expatrier dans le cadre de migrations de travail en faisant l'expérience de l'étranger et en y nouant des contacts. D'autres ont dû fuir leurs pays à cause de leur engagement politique en étant ainsi contraints de « se projeter dans l'espace sans frontière des apatrides[14] » (autre occasion de nouer des contacts) comme les communards après 1871, à l'image d'Élisée Reclus[15], figure incontournable de l'anarchisme, installé en Suisse puis en Belgique. Certains ont pu faire l'expérience de l'internationalisation de la lutte au sein des structures de la Première Internationale, mais surtout de l'Internationale anti-autoritaire. Ces militants sont des internationalistes, parce que, comme l'écrira bien plus tard Lucien Guérineau[16] dans l'article « International » de L'Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure, ils ont conscience que la terre est leur patrie, que les frontières tracées par des conquêtes ou des ambitions financières n'existent pas pour eux, que les humains de toutes les couleurs sont frères et que, face au capitalisme sans frontière, ils doivent tous aspirer à une solidarité et même à une fraternité sans frontière[17].

Mais s'ils sont internationalistes, ils se refusent à la forme d'internationalisation de la lutte incarnée par la Première puis la Deuxième Internationale : pour la Première parce que Karl Marx l'appelle à devenir une « Internationale des partis » animée par un Conseil général tentant en 1871-1872 de faire preuve d'autorité vis-à-vis des fédérations ; pour la Deuxième surtout – dont ils sont d'ailleurs exclus en 1896 –, parce qu'il s'agit d'une vraie « Internationale des partis », « des représentations nationales », « prisonnière des cadres intellectuels de la démocratie bourgeoise » et ne sortant « jamais des cadres intellectuels de l'État nation », une Internationale niant donc le « mythe de l'universalité[18] ». Ils seront les tenants d'un « internationalisme faible » s'appuyant davantage « sur une éthique de la discussion » que sur de vrais « ressorts institutionnels[19] », comme le montre l'histoire de l'Internationale anti-autoritaire de Saint-Imier en septembre 1872.

Plus généralement – alors que le mot « anarchie » était apparu dans un sens positif avec le Français Pierre-Joseph Proudhon et qu'un autre Français, Joseph Dejacque[20], inventait le mot « libertaire » – cette première génération de militants a lentement pris conscience de ce qu'est être anarchiste avant 1881, surtout entre 1872 et 1877 au sein de la Fédération jurassienne[21], cela au fil des rencontres, des luttes communes et des débats autour de Français comme Élisée Reclus, de Russes comme Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, du Suisse James Guillaume ou d'Italiens comme Carlo Cafiero et Errico Malatesta[22]... Les luttes des années antérieures au sein de l'Internationale anti-autoritaire qui disparaît, ont finalement légué à ceux qui seront bientôt, en France, les leaders de ce mouvement neuf, une identité qui s'est construite autour de l'internationalisme, du refus de toute forme d'autorité et de toute centralisation imposée, du rejet des institutions bourgeoises et du refus de toute compromission avec la bourgeoisie, de l'attachement à une nécessaire solidarité ou plutôt fraternité entre travailleurs de tous les pays, de la volonté de construire un monde communiste, de la conviction d'une partie d'entre eux, réaffirmée à Londres en juillet 1881, que seule l'action illégale et violente – une violence nécessaire – mettra fin au monde bourgeois. Ces luttes – sur un plan international et national – leur ont également légué des structures héritées qui ne tarderont pas à se déliter, plus ou moins articulées à un espace transnational né des rencontres, espace de réseaux entretenu par des souvenirs communs, par de nouvelles rencontres, par des échanges épistolaires, espace qui n'est pas celui du dogme mais celui de discours théoriques proposés, partagés et librement débattus, espace à l'intérieur duquel on milite pour un monde différent et où surtout on s'entraide.

C'est cet espace que certains d'entre eux, parmi les 43 anarchistes internationaux présents au Congrès de Londres en 1881, seraient attachés à faire vivre de manière plus formalisée après la disparition des internationales, au moins à travers une organisation a minima se limitant à l'existence d'un bureau situé à Londres pour servir à la correspondance des fédérations et des groupes ainsi qu'à la mise en place de cotisations volontaires. Toutefois, cette conférence de Londres échoue. Elle n'était sans doute pas représentative des aspirations de tous les anarchistes notamment, dont certains, partisans de l'autonomie absolue des groupes et des individus, qui n'étaient plus vraiment prêts à ressusciter une organisation internationale – fût-elle faible –.

Mais les anarchistes en avaient-ils besoin ? Ne peut-on pas considérer en effet qu'ils sont parvenus à faire vivre une internationale « non formelle mais réelle » pour reprendre, en le décontextualisant, le mot d'un anarchiste individualiste, Émile Armand[23], au moment du Congrès d'Amsterdam[24].

Le recours à l'action illégale et violente : une stratégie pour se débarrasser de l'ennemi commun conçue par des leaders internationaux

Le recours à l'action illégale et violente a-t-il vraiment été la stratégie privilégiée par les anarchistes français et étrangers au cours des années 1881-1894 pour mettre fin au monde capitaliste ?

Ce qui frappe l'historien, lorsqu'il s'intéresse au militantisme anarchiste, c'est la variété des pratiques militantes, qui absorbent l'énergie et le temps des compagnons et ne se limitent certainement pas à l'action illégale et violente[25]. Par ailleurs, il est vrai qu'au-delà d'une « rhétorique de la bombe[26] », la majorité de ceux que Constance Bantman appelle « les anarchistes de la bombe[27] » ne passeront jamais à l'action – et elle souligne d'ailleurs à raison le rôle des agents provocateurs parmi eux[28]. Constance Bantman montre aussi, dans le prolongement des travaux de Jean Maitron entre autres[29], grâce à une étude portant sur les réseaux anarchistes élitaires, que, après les grandes grèves londoniennes de 1886-1889, un certain nombre de militants faisant partie de l'intelligentsia du mouvement comme Jean Grave, Émile Pouget[30], Pierre Kropotkine, Errico Malatesta, de Paris puis de Londres, via certains journaux anarchistes surtout, tentent progressivement de réorienter l'action des compagnons vers des formes d'action collective en réfléchissant à la participation des anarchistes aux grèves ainsi qu'à leur entrée dans les syndicats[31] (ce que certains d'entre eux avaient déjà fait). Enfin, en reprenant les travaux de Gaetano Manfredonia sur l'individualisme[32], elle affirme que, recoupant ces fractures, le mouvement, à Londres surtout, est travaillé de l'intérieur par des individualistes d'action (« les anarchistes de la bombe ») favorables à la bombe s'opposant toujours plus aux anarchistes-communistes partisans des formes d'action collective (« les anarchistes de l'idée[33] »).

Effectivement, une partie des anarchistes au début des années 1890 – surtout les leaders – de Paris puis de Londres, questionnent d'autant plus la propagande par le fait dans son versant illégal et violent qu'au fil du temps cette stratégie a révélé ses faiblesses. Elle coupe les compagnons des masses. Elle les isole toujours plus sur l'échiquier politique intérieur. Elle permet que des individus sans scrupule pénètrent les structures du mouvement ou se disent anarchistes pour satisfaire, sous couvert de leurs théories sur le vol considéré comme une forme de « reprise » par exemple, leurs appétits : cela donne prise aux critiques de ceux qui, parmi les contemporains, de bonne foi, considèrent que le mouvement rassemble surtout des délinquants ou des criminels, et fournit des arguments à ceux qui tentent, pour l'affaiblir, de dépolitiser la question anarchiste. Elle provoque un accroissement de la répression et du coup, éloigne le « Grand Soir » révolutionnaire tant espéré – certains leaders comme Jean Grave et Pierre Kropotkine en sont toujours plus convaincus. Bref, les actes violents qui se succèdent témoignent, pour reprendre une expression de Karine Salomé, que cette stratégie est « inadaptée à la situation politique de la France[34] » – mais sans doute aussi d'autres pays européens – et que le mouvement est dans une impasse.

Toutefois, même si l'action anarchiste n'est pas exclusivement illégale et violente et même si l'attentat à la bombe se fait relativement rare dans ces années (être une des « sentinelles perdues » de Pierre Kropotkine nécessite un courage que tous n'ont pas – ce qui ne signifie pas que beaucoup n'attendent pas que de tels actes se produisent), les sources (série M des archives départementales, archives conservées à la préfecture de police de Paris, presse anarchiste notamment) montrent que la majorité des anarchistes français et étrangers (notamment des Italiens) issus surtout de la base militante, dont un certain nombre entre dans le mouvement à l'époque des attentats partout en France, ne veut pas remettre en cause la stratégie de l'acte illégal et violent – l'attentat même – une stratégie qui n'a bien sûr pas été imposée aux militants français et étrangers en juillet 1881, de Londres, par la poignée de leaders internationaux l'ayant théorisée au sein de la Fédération jurassienne et expérimentée en Italie principalement. Exposée et discutée entre 1873-1877 dans les groupes ainsi que dans le Bulletin de la Fédération jurassienne, elle s'impose en effet d'elle-même à une majorité d'entre eux comme le meilleur moyen de mettre fin au monde bourgeois, cela dans un contexte particulier, qui l'explique et qui les convainc : répression du mouvement ouvrier ; action des nihilistes en Russie ; conviction que la voie réformiste conduit les socialistes à l'échec de même que toute forme de médiation politique et syndicale ; impatience révolutionnaire alors que le « Grand Soir » est proche ; volonté de se singulariser au sein de la grande famille socialiste par une action directe et immédiate. La transgression de la légalité et le recours à la violence irriguent donc le militantisme anarchiste des années 1881-1894 en se déclinant sous de multiples formes (déménagement « à la cloche de bois », refus du tirage au sort, désertion, « reprise au tas », pillage, exécution d'exploiteurs...), la forme paroxystique de ce type de stratégie étant l'attentat à la bombe.

Dans sa grande majorité la base militante lui restera attachée tout au cours des années 1881-1894 pour plusieurs raisons. D'abord, les compagnons croient, ou peut-être veulent continuer à croire, que seule cette stratégie, qui est leur stratégie pour mettre fin au monde bourgeois au sein de la grande famille socialiste, peut enclencher la révolution. Ensuite, à un moment où la répression s'intensifie encore au début des années 1890, certains se radicalisent et ne voient plus en elle que la seule réponse possible à la violence d'État. Par ailleurs, une partie d'entre eux entre dans le mouvement à l'époque où Clément Duval et Ravachol notamment[35] font de la publicité à l'acte illégal et violent et sont bien sûr en phase avec la stratégie. Enfin, l'entrée dans les syndicats tant décriés par le passé n'apparaît pas pour l'instant comme une alternative envisageable. En témoignent les tensions sur ces questions de stratégie entre une majorité de compagnons parisiens et Jean Grave, ainsi que l'accueil fait partout en France à L'International de Londres, les événements commémorés par les groupes, le traitement des attentats par les journaux anarchistes, la manière dont ils sont globalement accueillis par la base militante, les appels à la vengeance à chaque exécution de propagandiste par le fait, ainsi que l'aura dont bénéficient certains propagandistes comme Ravachol au sein des groupes[36].

Il en va de même pour les leaders du mouvement jusqu'en 1893-1894. Jean Grave et Émile Pouget par exemple, fin 1893-début 1894, de Londres, auront beaucoup de mal à condamner résolument la propagande par le fait. Pour les lecteurs de leurs journaux à cette époque, nul doute que, tout en tentant de réorienter l'action des compagnons vers les syndicats, ils soutiennent les propagandistes ainsi que la stratégie de la propagande par le fait sous la forme de l'attentat à la bombe, cela pour plusieurs raisons : la vigueur de la répression et le sang qui appelle le sang ; le sens des responsabilités sans doute, car ils savent bien qu'ils ne sont pas eux-mêmes étrangers à la flambée terroriste de la fin des années 1890 ; probablement enfin et surtout, une volonté de ne pas se couper trop brutalement de la base militante. Les partisans de l'action syndicale, qu'ils s'expriment à Paris ou Londres par différents canaux, ne sont, pour l'heure, au moins en France, peu ou pas écoutés par la base militante. Quant aux individualistes français, ils ne sont encore qu'une menace pour l'unité du mouvement en France[37], et il faudrait se garder de faire de manière trop réductrice de tous ceux qui seraient les partisans de la propagande par le fait (« les anarchistes de la bombe ») des individualistes en puissance, face à ceux qui seraient les anarchistes-communistes (« les anarchistes de l'idée ») favorables aux formes d'action collective[38].

Que l'on soit anarchiste français ou étranger : une conscience partagée

Dans les années 1880, le nombre des anarchistes augmente en France pour deux raisons : d'abord, la propagande volontariste et multiforme menée sur le terrain par les premiers anarchistes et ensuite un certain nombre d'événements ayant lieu sur le territoire national et à l'étranger, comme le Procès de Lyon ou l'exécution des anarchistes de Chicago auxquels la presse de l'époque font largement écho. Ils ne sont pas aussi nombreux que l'agent « Droz » l'écrit lorsqu'il estime en avril 1882 à 2 660 compagnons « initiés » les anarchistes militant sur le sol français[39], mais à la fin des années 1880, ils sont probablement plus d'une centaine à Lyon, Paris, Lille Marseille, et près d'une vingtaine dans certaines villes de province. L'anarchisme est alors en effet avant tout implanté dans les villes et dans les grands bassins industriels, et le mouvement est cosmopolite : des anarchistes anglais, italiens, allemands, russes, espagnols y sont plus ou moins actifs. Par la suite, au début des années 1890, à la grande époque de la propagande par le fait, le nombre des anarchistes double et de nouveaux foyers de propagande apparaissent sur le territoire, toujours urbains ou industriels. En revanche, avec le vote des « lois scélérates » en 1893-1894, de nombreux compagnons étrangers sont extradés, tandis que d'autres (français ou étrangers) sont arrêtés, prennent la route de l'exil (principalement pour Londres) ou tout simplement abandonnent la lutte (parfois temporairement) : le mouvement décline[40].

Dans ce contexte, alors que le mouvement subit plusieurs mues, les premiers compagnons (des hommes comme François Monod à Dijon, Pierre Martin à Vienne, Toussaint Bordat à Lyon[41]...), puis d'autres après eux, seront des « passeurs », qui, s'ils veulent que le mouvement continue à exister, doivent à la fois faire en sorte que les « nouveaux » anarchistes des années 1880 puis des années 1890 venant d'horizons très différents sur un plan sociologique, français ou étrangers, prennent conscience d'eux-mêmes, et à la fois affirmer la singularité du mouvement à l'intérieur de la grande famille socialiste. Aussi le dotent-ils d'une identité toujours plus marquée.

La prise de conscience de soi se forge ou continue de se forger à échelle locale, nationale, voire internationale lors de rencontres, de relations épistolaires. Elle est approfondie dans le cadre d'une vraie sociabilité anarchiste qui se vit pendant les « soirées de famille » et lors de commémorations. Mais elle exige également d'autres vecteurs, qui supposent une organisation parfois bien développée, comme la fondation de groupes « ouverts » et stables, lieux d'éducation et d'action, des réunions publiques ou encore l'existence d'une presse proprement anarchiste : comme le montrent les résultats de perquisitions au domicile de compagnons au début des années 1890, c'est surtout grâce à La Révolte et au Père peinard, tirant tous deux jusqu'à 10 000 exemplaires certaines semaines en 1890-1891 que les anarchistes sont toujours plus conscients d'eux-mêmes.

Cette conscience de soi anarchiste repose sur l'usage de nouveaux mots, qui entrent dans le vocabulaire des militants français et étrangers, comme le mot « compagnon ». Même si certains continuent à s'appeler entre eux « camarades », le mot leur permet de se distinguer des socialistes autoritaires et désigne des hommes et des femmes politiques d'un nouveau genre, qui, quelle que soit leur nationalité ou leur couleur de peau, par-delà des frontières qui n'existent pas, font leurs affaires eux-mêmes, se reconnaissent comme égaux. Avant-garde du prolétariat, ils tentent de vivre au quotidien une solidarité sans frontière sur laquelle Pierre Kropotkine notamment réfléchit, et à laquelle Jean Grave donnera toute publicité dans La Révolte[42], solidarité qui devrait, pour lui, être la base des rapports entre anarchistes certes, mais entre tous les êtres humains, solidarité s'exprimant à travers une entraide très développée nécessitant parfois une organisation complexe.

Cette conscience de soi repose également sur une culture de la radicalité[43], qui s'exprime à travers l'adhésion des militants (français et étrangers installés sur le sol français puis parfois partis à étrangers) à des symboles comme le drapeau noir, renvoyant les militants à une histoire internationale de la révolte et de l'insurrection. Elle s'assoit aussi sur une histoire en construction, qui est là encore une histoire internationale de la révolte et de l'insurrection, dont les temps forts (révolution française dans sa dimension insurrectionnelle, Commune – notamment « la semaine sanglante » –, assassinat d'Alexandre II, exécution des anarchistes de Chicago en 1887, exécution des anarchistes de Xérès en 1892, etc.) font l'objet de commémorations au sein des groupes où se côtoient parfois anarchistes français et étrangers. Elle repose encore sur des représentations de soi et de l'ennemi communes aux anarchistes français et étrangers, qui dessinent, par-delà les frontières, un monde manichéen opposant inéluctablement dans la violence, parce que le bourgeois se refusera toujours à partager les richesses, le révolté et les exploiteurs, une opposition qui se résoudra dans la révolution que l'on espère proche. Elle repose encore sur des pratiques militantes propres aux anarchistes[44] ainsi que sur une manière originale de penser l'organisation là encore commune aux anarchistes français et étrangers[45], ainsi que sur une conviction forte : comme nous l'avons vu, l'horizon communiste ne pourra être atteint que grâce à une stratégie qui enthousiasme une partie des militants au début des années 1880 et est par la suite un vrai marqueur identitaire, le recours à la violence et à l'illégalité.

Par ailleurs, avec les progrès de l'« idée » et avec la répression brutale qui frappe le mouvement, cette culture se radicalise[46] encore et imprègne toujours plus ceux qui luttent, se cachent ou fuient, ce d'autant que les anarchistes les plus « tièdes » abandonnent le mouvement avec la répression, que de nouveaux militants y entrent au contraire à l'époque des attentats, et que, pour les contemporains, dans l'imaginaire populaire, l'anarchiste devient de manière très réductrice le dynamiteur, ce qui n'est pas pour déplaire à une partie des compagnons, même s'ils ne passent pas à l'action : l'anarchiste est alors avant tout pour lui-même et pour les autres un révolté qui saura changer le monde par la violence. Ainsi, au début des années 1890 et particulièrement en 1893-1894, sur un plan identitaire, le mouvement se replie sur lui : l'entraide est toujours au fondement de l'identité anarchiste, mais pour ceux qui, à leurs risques et périls, acceptent de cacher un camarade recherché, le compagnonnage prend une autre dimension. Dans le même temps, la culture politique anarchiste intègre toujours plus une culture de la clandestinité qui s'accompagne de diverses pratiques militantes (lettres codées, système de boîtes aux lettres...) et s'enrichit de la constitution d'un véritable martyrologe anarchiste international. Quant à la propagande par le fait, elle devient toujours plus, dans l'esprit des compagnons, un moyen de défense et de vengeance dans le cadre d'une guerre asymétrique entre compagnons et État bourgeois, ainsi qu'un instrument de terreur comme le montre l'étude de John Merriman sur les attentats d'Émile Henry[47].

Bien sûr, un certain nombre d'idées structurantes pour le mouvement continuent à être développées par des leaders français ou étrangers comme Jean Grave, Pierre Kropotkine ou Élisée Reclus, idées constituant autant « d'arrangement-modification-élargissement[48] » de l'héritage des années 1850-1880, idées qui peuvent donner lieu à des débats féconds dans les groupes, dans les réunions et les journaux du mouvement entre autres, et contribuent à faire exister comme par le passé des « anarchismes » et des « anarchistes[49] » comme l'écrit Constance Bantman. Mais force est de constater à partir de la série M des archives départementales, des archives de la préfecture de police de Paris et de l'étude de la presse anarchiste que la base militante composée d'anarchistes français et étrangers est peu sensible aux subtilités théoriques. Pour la grande majorité des militants en effet, et cela dans un contexte répressif toujours plus marqué, on est anarchiste à cette époque parce que l'on refuse l'autorité et toute forme de médiation politique ou syndicale, qu'on aime la liberté et que l'on espère que l'action illégale et violente aboutira. Force est ici de constater que les « anarchistes de l'idée » sont les cadres du mouvement (et encore pas tous) et qu'il faut désigner par « anarchistes de la bombe » – une majorité d'anarchistes – la base militante.

Le mouvement anarchiste : une organisation anarchiste transnationale ?

Bien sûr, une partie des actions engagées par les militants sur le terrain de la propagande orale, écrite, et par le fait a résulté d'initiatives individuelles, parfois spontanées. Toutefois, mettre en œuvre une entraide efficace et une propagande ambitieuse sur un terrain légal ou illégal a le plus souvent exigé d'eux qu'ils coopèrent pour gagner en efficacité dans l'action, cela à différentes échelles – locale, nationale, voire internationale – pour organiser des tournées de conférences par exemple, pour faire paraître et pour diffuser des journaux qui auront été interdits, pour aider des anarchistes français ou étrangers, un des moteurs de la coopération étant la nécessité de trouver de l'argent. Or quand on sait que beaucoup d'entre eux ont été chassés de leur travail à cause de leurs opinions politiques et que le nombre de ceux qui sont emprisonnés ne cesse d'augmenter dans les années 1880-1890, on voit les difficultés auxquelles ils se heurtent pour la financer. Ils ont donc dû le plus souvent s'organiser en faisant en sorte qu'« organisation » ne soit pas synonyme d'autorité, et en se convainquant que coordonner sa propre action à celle des autres ne viole et n'entrave pas l'initiative ; au contraire.

Le mouvement anarchiste est alors un ensemble de structures (à l'écart desquelles certains compagnons peuvent se tenir pour de multiples raisons) apparues sans plan préconçu, par « le bas », des besoins, sur la base des affinités, au sein desquelles l'anarchiste a théoriquement totalement rompu avec les pratiques politiques « bourgeoises » comme le vote[50]. Il fonctionne d'abord grâce à des réseaux en recomposition constante qui, à différentes échelles (locale, régionale, nationale, internationale) maillent le territoire, des réseaux qui, pour celui qui milite dans la durée à un niveau élitaire ou à la base du mouvement, ne cessent souvent de s'étoffer au fil d'un militantisme quotidien, au fil de grands événements comme l'exécution des anarchistes de Chicago mobilisant pour leur défense des anarchistes de différents pays[51], et au fur et à mesure que la répression contraint les militants à prendre le chemin de l'exil. Grâce à certains compagnons, ces réseaux sont parfois connectés à d'autres structures ayant des fonctionnements propres et existant sur une base géographique souvent plus étroite (quartiers, petites villes), nées elles aussi dans des rapports de gré à gré (groupes « fermés », « ouverts », bandes, syndicats avec statuts, véritables « commandos », ligues), dont le nombre n'a cessé de croître au moins jusqu'en 1892 en France pour plusieurs raisons : d'abord parce que le nombre des compagnons augmente et que, mécaniquement, le nombre de structures qu'ils créent augmente aussi ; ensuite, parce que les anarchistes ont le souci de faire leurs affaires eux-mêmes et ne confient pas un mandat représentatif à quelques-uns d'entre eux qui seraient chargés de mener différentes actions dans la durée. De ce fait, la grande variété des formes d'action qu'ils initient sur des terrains divers, légaux et illégaux, donnent lieu à la création d'autant de structures destinées à répondre à un besoin particulier et ponctuel, leur durée de vie étant liée à la réalisation des objectifs que leurs fondateurs se sont assignés. Ces structures répondent pour certaines d'entre elles au désir de militants de s'engager dans des actions illégales tandis que d'autres sont mises en place pour soutenir des actions légales ; si l'on schématise, certaines ont un caractère public et d'autres non, mais elles s'interpénètrent souvent, à la fois parce que des anarchistes militent dans des structures différentes et à la fois parce que certaines activités légales (comme la parution de tel journal anarchiste) ont été parfois permises grâce à de l'argent provenant d'activités illégales (il est ainsi assuré que pour un certain nombre d'anarchistes cambrioleurs, une partie des bénéfices tirés de leurs activités alimentait la propagande).

Ces structures sont autonomes, en recomposition constante pour s'adapter au réel car le mouvement est en auto-construction permanente. Grâce à certains militants, elles s'associent librement, là encore pour les besoins de l'entraide et de la propagande. Ainsi, nous voyons se dessiner sur un temps plus ou moins long, toujours en fonction des besoins, des espaces de coopération privilégiés entre certaines d'entre elles, cela à différentes échelles, des espaces ignorant le découpage administratif du pays et ignorant les frontières. Ces espaces ont pu exister grâce à des militants faisant le lien entre différents groupes lorsqu'ils étaient éloignés géographiquement les uns des autres ou bien appartenant à différentes structures en même temps lorsque les groupes étaient assez proches pour que cela soit possible, grâce à des réseaux épistolaires, grâce à des comités ayant pour fonction de fédérer dans la durée ou non l'action de certaines d'entre elles, grâce à des ligues et grâce à une sociabilité anarchiste s'incarnant à travers des « soirées de famille » organisées parfois pour les groupes de toute une région et ouvertes aux étrangers de passage. Certains de ces espaces de coopération sont assez aisés à identifier comme par exemple celui qui naît au début des années 1890 dans le département de la Loire d'une coopération suivie entre les anarchistes de Saint-Étienne, Firminy, Le Chambon-Feugerolles et La Ricamarie. Ces espaces peuvent aussi « s'emboîter » dans d'autres espaces plus vastes. Bien entendu, les grandes villes comme Paris, surtout à partir du milieu des années 1880, où près de trente groupes peuvent fonctionner en même temps car les militants anarchistes y sont nombreux, sont aussi des espaces privilégiés de cette coopération.

Ces structures sont animées par ce que les historiens du mouvement appellent des « leaders », des « cadres », « une élite », des « militants de renom » des « dirigeants historiques » appartenant parfois à des « cercles anarchistes dirigeants »[52] comptant différentes nationalités coordonnant l'action à des échelles différentes. Bien sûr, il n'est pas possible ici de postuler l'existence d'une hiérarchie verticale institutionnalisée (même si le mouvement n'échappe pas aux jeux de pouvoir qui sont régulés de différentes manières). Comme nous avons pu le montrer dans un article consacré aux leaders anarchistes à Paris dans les années 1880[53], dans un mouvement qui se veut égalitaire et anti-autoritaire, ces leaders, ces cadres se distinguent des autres militants par différents éléments comme des qualités humaines et morales, par des aptitudes particulières, ou par d'autres ressources qu'ils peuvent proposer à leurs compagnons de lutte. Ce sont ces attributs qui sont mis au service des idées anarchistes. Tant qu'ils sont reconnus comme avantageux pour le mouvement par une partie des compagnons et tant que le leader ne paraît pas trahir les idées partagées par ces derniers, ils le légitiment dans son statut de leader, et lui permettent de jouer un rôle plus ou moins « clé » au sein du mouvement (écrivain, conférencier, animateur d'un ou de plusieurs groupes, chef de bande...). Ainsi, certains parmi eux donnent les principales impulsions – des impulsions ignorant les frontières – à la propagande notamment en définissant des stratégies dans ce que les historiens du mouvement appellent des « pôles », des « épicentres », des « capitales », des « quartiers généraux », des « bases-arrière » ou des « bases-avant » (comme Genève, Paris ou Londres en fonction des époques), stratégies qui finissent souvent par « s'imposer » aux militants. Voilà ce qu'est le mouvement anarchiste en France à la fin du XIXe siècle, comme nous l'avons montré dans notre thèse puis dans différents articles[54], dont les ressorts, pour ce qui est de son fonctionnement, sont assurément l'autonomie des individus et des groupes, la libre-entente, le refus de l'autorité.

À travers le prisme des archives françaises, peut-on considérer l'ensemble de ces structures comme une organisation anarchiste transnationale ? Cette question est complexe et requiert d'abord que nous fassions un point sur le mot « organisation ». Bien entendu, l'utiliser dans le sens dans lequel il l'est habituellement par les historiens du mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle ne convient pas ici. Par ailleurs, on nous opposera sans doute qu'il n'y a pas une organisation parce que les marges du mouvement sont floues (un petit nombre de compagnons refusant d'entrer dans ses structures et refusant de se joindre aux autres dans l'action), qu'une partie des structures est clandestine – ce qui induit un cloisonnement – que les groupes ou les réseaux constitués sur la base des affinités électives ou sur une base professionnelle accentuent sa segmentation, que la langue est un obstacle à une vraie internationalisation, qu'on s'y déchire parfois pour des idées ou parce qu'on soupçonne l'autre d'être un mouchard, etc. Il nous semble toutefois que, sur un plan structurel et fonctionnel, les forces centripètes l'emportent sur les forces centrifuges, et que le mouvement peut être considéré comme une organisation.

Le mouvement anarchiste : un mouvement toujours plus internationalisé

Si dès le début des années 1880 les compagnons sont des internationalistes comme nous avons pu le voir, c'est la répression dans les années 1881-1894 – comme dans les années 1870 d'ailleurs –, en Suisse d'abord puis en France, qui, au-delà des idées anarchistes elles-mêmes, accélère l'internationalisation du mouvement en même temps que la prise de conscience de soi chez les militants français et étrangers, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, elle provoque le départ pour l'étranger de nombre d'entre eux (jusqu'à l'existence de vraies colonies d'anarchistes français à l'étranger ou de colonies anarchistes étrangères en France), volontaire ou non, dans le cadre de l'expulsion ou d'un exil souvent londonien au début des années 1890. Ce départ, parfois semé d'embûches, est à la fois l'occasion pour ces militants de faire de nouvelles rencontres en France et à l'étranger et d'expérimenter l'entraide. Ensuite, les grands procès et/ou les exécutions qui ont lieu en France et à l'étranger comme celle des anarchistes de Chicago en 1887 poussent des militants de différents pays à se mobiliser et à coopérer pour protester au-delà des frontières. Elle est l'occasion pour les compagnons de différentes nationalités communiant dans la détresse de ceux qui sont persécutés, de prendre conscience de ce qu'ils sont et ont en commun par-delà les frontières. Enfin, accélérant un repli identitaire, la répression les conforte dans leur singularité. Et les gouvernements des différents pays concernés par la menace anarchiste en ont pleinement conscience puisqu'ils tentent alors de coopérer dans la lutte contre les anarchistes[55].

Les preuves de cette internationalisation sont nombreuses à différents niveaux, même si les compagnons français et étrangers ne vivent pas cette internationalisation à un même degré en fonction de la place qu'ils occupent dans les structures du mouvement, de l'endroit où ils militent, de leur capacité à parler une ou plusieurs langues, des expériences de l'étranger qu'ils ont pu vivre ou non, des rencontres qu'ils ont pu faire ou des amitiés qu'ils ont pu nouer. Ils pourront par exemple être convaincus qu'il faut abolir les frontières et que l'étranger est un frère tout en militant toute leur vie, faute d'envie et d'opportunités, dans un cadre très franco-français. Sur un plan identitaire d'abord, comme nous l'avons vu, les compagnons français et étrangers que nous avons pu rencontrer dans les sources sont en général des internationalistes au sens où Lucien Guérineau l'entend. Ensuite, le mouvement est cosmopolite, et même si la langue peut être une barrière entre anarchistes de différentes nationalités ou si une certaine méfiance peut exister entre eux (comme lorsque les anarchistes italiens de Paris hésitent à fréquenter des anarchistes français dont les groupes ont alors la réputation d'être infiltrés par la police), ils peuvent militer au sein des mêmes structures, qu'il s'agisse de groupes, de bandes ou de réseaux transnationaux très étoffés, élitaires ou non[56]. Par ailleurs, les déplacements de militants, les correspondances des groupes et des individus (dont témoignent parfois les perquisitions au travers des lettres et des carnets d'adresses découverts), les articles parus dans certains journaux anarchistes sur le mouvement à l'étranger ainsi que les rubriques qui sont consacrées dans ces mêmes journaux à la correspondance entre compagnons contribuent à la circulation des idées et des informations par-delà les frontières et dessinent un espace ouvert ignorant les frontières.

L'internationalisation du mouvement est également perceptible à travers l'entraide. En effet, à l'occasion de leur vie de militants, anarchistes français et étrangers bénéficient de la part des autres compagnons, sur le sol français ou étranger d'une solidarité agissante : ainsi, ils sont nourris, logés, parfois cachés quand ils circulent sur le territoire national ou à l'étranger, comme en témoignent la cavale d'Émile Henry en France et en Angleterre ou les pérégrinations du jeune Caserio en France avant l'assassinat de Sadi Carnot à Lyon. De même, le fonctionnement des caisses d'entraide parisiennes et lyonnaises au début des années 1880 montre que l'argent redistribué au titre de l'entraide vient pour partie des anarchistes étrangers. Enfin, pour ce qui est de la propagande, les preuves de l'internationalisation du mouvement sont là encore multiples. Les principales impulsions (notamment les grandes orientations sur un plan théorique) données à la propagande écrite, orale voire par le fait par des leaders internationaux, venues d'épicentres du mouvement comme Paris ou Londres, ignorent les frontières et finissent par « s'imposer » aux compagnons. De nombreux journaux anarchistes n'auraient pu, en France, voir le jour ou tout simplement continuer à paraître sans l'argent des anarchistes étrangers, et à l'inverse, des journaux anarchistes étrangers vivent de l'argent de compagnons français. Des imprimés anarchistes interdits traversent les frontières pour être distribués par des réseaux clandestins sur le sol français comme Le Révolté genevois au début des années 1880 ou sont imprimés en France pour être diffusés à l'étranger ; au début des années 1890, des vols sont accomplis sur le continent par des bandes d'anarchistes très internationalisées composées de Français, de Belges ou d'Italiens basées à Londres où le produit des vols est écoulé. Des attentats sont perpétrés en France et imaginés à l'étranger ou préparés de France pour être exécutés à l'étranger : il en va sans doute ainsi des attentats lyonnais du milieu des années 1880 ou des attentats dont Amédée Pauwels[57] et Émile Henry sont rendus responsables[58].

Le mouvement anarchiste entre 1881 et 1894 serait-il une internationale noire ? Il est nécessaire, pour pouvoir répondre à cette question positivement, d'élargir le sens des mots « internationale » et « organisation ».

A notre sens, à travers le seul prisme des sources françaises, il ne paraît pas déraisonnable de considérer que les leaders du mouvement, en prise avec une base militante qui s'est progressivement étoffée, ont su bâtir, sur la base des luttes des années 1870 et ensuite dans le cadre de la répression très dure dont ils sont victimes dans différents pays, en Suisse d'abord, une internationale originale, au moins dans les années 1881-1894 : une internationale « faible » dans la mesure où elle n'est pas formalisée et ne fonctionne pas grâce à des ressorts institutionnels, l'internationalisation du mouvement résultant des théories anarchistes. Elle couvre un espace discontinu et évolutif. Elle n'existe pas grâce à des partis (au sens moderne du terme) mais à des compagnons français et étrangers, dont certains, dans des « épicentres » du mouvement comme Paris puis Londres jouent un rôle d'impulsion pour ce qui est de la propagande, relayés par des leaders à l'échelle régionale ou locale. Ces compagnons partagent une identité forte, coopèrent davantage qu'ils n'agissent seuls, sont solidaires les uns des autres, ont pour la plupart d'entre eux confiance – ou veulent avoir confiance – en une stratégie relativement bien identifiée pour déclencher la révolution, échangent des idées à l'intérieur d'un espace qui n'est pas celui du dogme, et partagent encore un horizon commun, attendant en effet que la révolution prochaine donne naissance à un monde communiste.


[3] Voir notamment Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspero, 1975, t. 1, p. 121.

[4] Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République 1880-1914. Radiographie du mouvement anarchiste français, thèse dirigée par Philippe Levillain, Paris X-Nanterre, juin 2006, et éditée sous le titre Les Anarchistes contre la République. Contribution à l'histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, PUR, 2008.

[5] Thomas Bausardo, « À la recherche des anarchistes internationaux » p. 99-121, in Éric Anceau, Jacques-Olivier Boudon et Olivier Dard (dir.), Histoire des internationales. Europe XIXe-XXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017.

[6] Joël Berthoud, L'Attentat contre le président Carnot et ses rapports avec le mouvement anarchiste des années 1990, mémoire de maîtrise, Lyon, 1969.

[7] Joël Berthoud, « L'attentat contre le président Sadi Carnot, Spontanéité individuelle ou action organisée dans le terrorisme anarchiste des années 1890 », Les Cahiers de l'Histoire, vol. XVI, 1971.

[8] Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste, op. cit., p. 250.

[9] Marianne Enckell, « Compte rendu de Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République, 2008. Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne (1880-1914) », Le Mouvement Social et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document/php?id=1488 [mise en ligne le 28 juin 2009] ; Vivien Bouhey, « Y a-t-il eu un complot anarchiste contre la République à la fin du XIXe siècle ? », en ligne à http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1624 ; Constance Bantman, « "Anarchistes de la bombe, anarchistes de l'idée" : les anarchistes français à Londres, 1880-1895 », Le Mouvement Social, 2014/1, n° 246, p. 47-61.

[10] M. Enckell, « Compte rendu... », op. cit.

[11] Voir notamment Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts, thèse dirigée par François Poirier, Paris XIII, 2007, éditée sous le titre : The French Anarchists in London, 1880-1914. Exile and transnationalism in the first globalization, Liverpool, Liverpool University Press, 2013.

[12] Voir notamment Éric Anceau, Jacques-Olivier Boudon et Olivier Dard (dir.), Histoire des internationales, op. cit.

[13] Ibid., p. 13.

[14] Emmanuel Jousse, « Les internationales ouvrières de 1864 à 1914 », in Éric Anceau et al., op. cit., p. 84.

[15] Voir la notice d'Élisée Reclus in Jean Maitron (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier en ligne : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/.

[16] Voir la notice de Lucien Guérineau in J. Maitron (dir.), Dictionnaire biographique, op. cit.

[17] Lucien Guérineau, article « International » in Sébastien Faure (dir.), L'Encyclopédie anarchiste, Paris, Librairie internationale, 1925-1934, 4 vol., en ligne sur le site http://www.encyclopedie-anarchiste.org.

[18] Emmanuel Jousse, art. cit., p. 88-96.

[19] Ibid., p. 96.

[20] Voir la notice de Joseph Dejacque in J. Maitron (dir.), Dictionnaire biographique, op. cit.

[21] Voir notamment Marianne Enckell, La Fédération jurassienne. Les origines de l'anarchisme en Suisse, Genève-Paris, Entremonde, 2012, 140 p.

[22] Voir les notices de ces militants in J. Maitron (dir.), Dictionnaire biographique, op. cit.

[23] Voir la notice de ce militant in J. Maitron (dir.), Dictionnaire biographique, op. cit.

[24] Cité par C. Bantman, Anarchismes et anarchistes, op. cit., p. 488.

[25] V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République, op. cit., p. 93 sq. et 241 sq.

[26] C. Bantman, « "Anarchistes de la bombe, anarchistes de l'idée"... », art. cit. p. 22.

[27] Ibid.

[28] Ibid., p. 22.

[29] Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste, op. cit., p. 256.

[30] Voir les notices de Jean Grave et Émile Pouget in Jean Maitron (dir.), Dictionnaire biographique..., op. cit.

[31] C. Bantman, Anarchisme et anarchistes, op. cit., p. 224-241.

[32] Gaëtano Manfredonia, Études sur le mouvement anarchiste en France, 1848-1914, thèse dirigée par Raoul Girardet, Institut d'études politiques de Paris, 1990.

[33] C. Bantman, Anarchisme et anarchistes, op. cit., p. 293 sq.

[34] Karine Salomé, Je prie pour Carnot qui va être assassiné ce soir. Un attentat contre la République, 24 juin 1894, Paris, Vendémiaire, 2012, p. 19.

[35] Voir les notices de Clément Duval et Ravachol in J. Maitron (dir.), Dictionnaire biographique, op. cit.

[36] Voir infra.

[37] Sur tous ces points, voir V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République. Contribution, op. cit., p. 217 sq.

[38] C. Bantman, Anarchisme et anarchistes, op. cit., p. 293 sq.

[39] Archives de la préfecture de police de Paris, B.A./438, rapport de Droz, Saint-Imier, 22 octobre 1882.

[40] V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République, op. cit., p. 23 sq. et 163 sq.

[41] Voir les notices de ces militants in J. Maitron (dir.), Dictionnaire biographique, op. cit.

[42] Vivien Bouhey, « La morale des révolté à travers le journal anarchiste de Jean Grave », p. 151-161, in Sébastien Hallade (dir.) Morales en révolutions. France, 1789-1940, Rennes, PUR, 2015.

[43] Voir notamment les travaux de Gaetano Manfredonia : « Persistance et actualité de la culture politique libertaire », p. 243-283 in Serge Berstein (dir.), Les Cultures politiques en France, Paris, Seuil, 1999 ; id., Études sur le mouvement anarchiste en France, 1848-1914, op. cit. ; id., Les Anarchistes et la Révolution française, Paris, Éditions du Monde Libertaire, 1990 ; id., La Chanson anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Montréal, L'Harmattan, 1997.

[44] Voir supra.

[45] Voir infra.

[46] V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République, op. cit., p. 67 sq. et 217 sq.

[47] John Merriman, The Dynamite Club. How a bombing in Fin-de-Siècle Paris ignited the age of modern terror, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2009.

[48] G. Manfredonia, « Persistance et actualité de la culture politique libertaire », art. cit., p. 249 sq.

[49] C. Bantman, Anarchisme et anarchistes, op. cit., p. 26-27.

[50] Vivien Bouhey « L'antiparlementarisme des anarchistes au moment de l'affaire de Panama », en ligne à http://raforum.info/spip.php?article6603&lang=en, mars 2013, légèrement modifié dans le hors-série n°9 de la revue Parlement consacré à l'antiparlementarisme en France, novembre 2013.

[51] C. Bantman, Anarchismes et anarchistes, op. cit., p. 57.

[52] Voir les travaux cités précédemment.

[53] Vivien Bouhey, « Les leaders anarchistes parisiens du milieu des années 1880 à 1894 », en ligne à http://raforum.info/spip.php?article6855&lang=en.

[54] V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République, op. cit., p. 35 sq. et 191 sq. ; « Les réseaux anarchistes à la fin du XIXe siècle. Courte tentative de caractérisation », en ligne à http://raforum.info/spip.php?article5988&lang=en ; id., « Anarchistes et clandestinité en République au début des années 1890 », en ligne à http://cpup.hypotheses.org/ ; id., « Les leaders anarchistes parisiens... », op. cit.

[55] Thomas Bausardo, « À la recherche... », art. cit.

[56] V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République, op. cit., p. 31 sq. et 181 sq.

[57] Voir la notice d'Amédée Pauwels in Jean Maitron (dir.), Dictionnaire biographique..., op. cit.

[58] V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République, op. cit., p. 93 sq. et 241 sq.


extrait le 29 juillet 2026 de Cairn
Histoire, économie & société, 2019/3, 38e année, p. 83-96, Éditions Armand Colin. DOI : 10.3917/hes.193.0083