Zo d'Axa

M. Zola et la dynamite

23 mars 1892

Il nous a paru indispensable de connaître l’avis de l’auteur de Germinal sur les récentes explosions et sur l’avenir du parti anarchiste.

À cet effet nous nous sommes rendus chez M. Zola.

Le Maître n’y était pas.

— Monsieur est sorti, nous dit un domestique imposant. Il s’est rendu auprès de M. Guy de Maupassant… et je crains bien qu’on ne le garde…

— À dîner ?

— Peut-être…

Le bon serviteur nous récite alors la réponse que fit hier M. Zola à un interviewer du Rappel. Nous l’avions lue déjà ; mais force nous est d’avouer qu’elle nous avait beaucoup moins impressionné que, là, répétée dans l’atmosphère du Maître :

« — Ah ! il va bien Souvarine, depuis que je l’ai lancé dans le monde ! Mais je ne suis pas du tout effrayé de ces incidents isolés. Qui peut prévoir d’une façon précise l’effet d’une provocation sur un cerveau démoralisé par la misère, prédisposé par l’alcoolisme aux solutions simplistes !

En réalité, il n’y a pas, en France, d’état d’esprit anarchiste et il ne s’en créera pas. Les têtes françaises sont portées vers la clarté, peu inclinées à la métaphysique, car l’anarchie, c’est de la métaphysique révolutionnaire ».

— C’est à ce moment, ajoute le domestique de notre Maître, que mon maître dit :

« — Au revoir ! »

Puis :

« J’y suis toujours pour les interviewers, même lorsque je dîne en ville, et je ne les démens jamais, quand même vous me feriez dire que je suis l’auteur de l’explosion du boulevard Saint-Germain. »

Cette phrase, bénigne en apparence, ne pouvait évidemment pas, venant du Maître, être une fumisterie de mauvais goût ; il y avait là un document humain : nous le fouillâmes.

Le grand escalier orné de chimères s’ouvrait devant nous. Nous montons. Et, tout à coup, apercevons M. Zola qui nous tend les bras, s’écriant :

— Ah ! vous venez m’interviewer !…

— Oui, Maître. Nous pénétrons, insidieux.

Le domestique se retire. Le cabinet de son maître est trop connu pour que nous renouvelions le clichage.

— Je vous aime, nous dit M. Zola, en tant que reporter. C’est vous, c’est vos confrères, c’est les caricaturistes, qui m’avez fait. Qui sait ? mon œuvre seule m’aurait peut-être fait. Vous connaissez bien les Rougon-Macquart ?

— Oui, Maître…

— C’est chez Charpentier… Ça se vend beaucoup ! Eh bien ! les Rougon, c’est le détail : l’interview, c’est l’Œuvre !

Nous nous redressons à rendre jaloux monsieur Ohnet.

— Ma foi, poursuit le Maître, avec une bonhomie sarceystique, mon Souvarine a tellement fait de bruit qu’on ne peut guère s’étonner s’il commence à faire de la besogne. Cependant je ne voudrais pas laisser croire que je suis pour quoi que ce fût dans ces explosions qui n’ont pas abouti !

— En effet, piètre tirage…

— Trois cent mille toujours !

Et se reprenant :

— Quand on me relit, pourtant, il est bien naturel de concevoir que c’est moi l’initiateur des chambards. C’est mon cerveau qui a broyé la poudre dont se servent les anarchistes (sic). Mais, vous savez, ma situation, les gendelettres, m’absorbent et quand même, – comprenez-moi bien, ce serait moi qui allumerais les mèches je devrais à Camille Doucet de ne pas le dire.

M. Emile Zola qui, on le sait, a fait la fortune du mot d’Avinain : « N’avouez jamais ! » nous en avait par conséquent dit assez.

Et c’est pourquoi nous sommes allés porter la fin de cette interview à deux de nos confrères qui font, en même temps, partie de la police…

Sans souligner davantage le côté joyeux des déclarations de M. Zola, il convient de se souvenir surtout de cette phrase du président réélu de la société des gens de lettres :

« Il n’y a pas, en France, d’état d’esprit anarchiste ».

Voilà au moins une opinion originale et nettement formulée. Le fâcheux est qu’elle ne s’imposait pas absolument par ces jours où les explosions semblent se répercuter comme les rappels d’une implacable volonté de révolte.

C’est que personne n’a paru se rendre un compte exact de la portée des dernières applications de la dynamite. On a cru voir de mesquines vengeances personnelles, de lâches et sadiques attentats. Il y a autre chose.

Et, songez y : ce sont les mépris vaniteusement affichés pour la foi des parias qui entraînent ces passionnés aux solutions extrêmes. On leur a dit assez que l’Idée pour laquelle ils se ruent à tous les combats, on leur a dit trop que cette Idée n’existe pas. On a souri de leur théorie. On a plaisanté leur vision. On n’a pas voulu un instant s’arrêter quand, sur la route, ils tentaient d’apostoler la foule.

Alors ceci s’est passé :

Tel le camelot dessinant sur le trottoir, avec un morceau de charbon, de grossières images, pour attirer le public badaud auquel il offrira tout à l’heure un article de Paris, un primitif propagandiste de l’Anarchie a sans doute voulu forcer l’attention par la brutalité d’un fait.

Derrière ce fait, c’est la foi tant niée sur laquelle il voulait amener la discussion féconde.

C’est une Idée que le dynamitard déployait.

Zo d’Axa


extrait le 1er aout 2026 de Wikisource
Texte de Zo d'Axa se moquant d'Émile Zola et de ses prétentions à avoir inspiré et guidé les anarchistes, notamment via son personnage de Souvarine. Le texte montre cependant la proximité existant alors entre Zola et le mouvement ; de plus, malgré les moqueries de Zo d'Axa, il semble que Souvarine ait bien influencé des anarchistes de cette periode, comme Émile Henry, qui le cite texto dans son plaidoyer célèbre à son procès.