Sous le chatoiement de ce matin d'août magnifique, fait de soleil, de ciel bleu, un peu pâle, sans un point sombre, et de fraîche brise, le paysage s'étale, évocateur de vie et d'activité.
D'un côté de la route, la prairie se déroule avec ses bouquets de saules et de peupliers, de l'autre, au pied des côteaux où achèvent de mûrir les raisins, c'est la plaine où ondulent les blés et les avoines encore debout.
Sous le chaud rayonnement, les fourmis se dépêchent, les abeilles bourdonnent au-dessus des trèfles en fleurs et des menthes sauvages, les papillons bleus, blancs, jaunes, multicolores, volètent éperdus par les prés, se posant un instant sur de grandes fleurs en grappes balançant mollement sur des tiges flexibles leurs têtes richement parées de multiples corolles. Des buses planent majestueuses décrivant dans l'air leur vol en spirales, guettant une proie au-dessus des eaux claires qui fuient rapides sur les cailloux blancs.
Sous les faulx qui rutilent au soleil, se levant et s'abaissant en cadence, les blés tombent et les pauvres bluets s'abattent pêle-mêle. Sacrifice utile qui assurera la vie des hommes.
Voici qu'aiguisant leur faulx, des moissonneurs chantent. Chantent-ils joyeux parce que la moisson est belle et la gerbe abondante, lourde de beaux grains bien venus qui donneront le pain blanc jusqu'à la moisson nouvelle et qui entretiendront leur vie et celle de ceux qu'ils aiment ?
Leur chant est-il la manifestation de la joie que leur procure le geste de travail accompli pour leur bien-être et celui de leurs semblables ? Sont-ils enthousiasmés et s'enorgueillissent-ils à cette pensée de la nature enfin domptée pour leur bonheur, de la planète enfin asservie à leurs besoins, à leurs plaisirs pour lesquels en artiste ils savent lui faire donner des fruits savoureux, des moissons splendides, des fleurs, des herbages, des frondaisons superbes ?
Hélas non, et pour cause.
Ressentent-ils seulement le charme enveloppant de cette belle matinée, de cette fête de l'été qui semble aussi transporter les grillons dont la chanson stridente sort de chaque motte de terre comme un cri de joie continu. Non, s'ils chantent les moissonneurs, c'est plutôt pour oublier leur peine, leur dur labeur qui profitera à d'autres qui ne sèment ni ne récoltent pas le grain.
Que leur importe ? Le soleil leur cuit l'épiderme d'une brûlure insupportable et la faulx décrivant un mouvement rythmique cher au poète est, à la longue, lourde, très lourde aux robustes biceps ; la brise qui est une caresse pour le flâneur, est une gêne pour eux. N'apporte-t-elle pas en tourbillons la fine poussière de la route qui se colle à la peau ruisselante de sueur.
Et oui, avec les blés et les bluets ne sont-ils pas eux-mêmes sacrifiés pour les plaisirs ineptes et malsains, presque toujours, d'une poignée de créatures humaines jouissant du droit monstrueux de disposer de l'existence d'autres créatures ! Sacrifice hideux... Tandis que tout chante en la nature abondante qui épand la vie sur toutes choses, jette l'allégresse en tous les organismes et fait vibrer toutes les molécules.
Quand donc, hommes, vous déciderez-vous à vouloir goûter la vraie vie, répudiant vos vains artifices, la vie telle quelle des animaux et des plantes humant la joie de vivre par leurs organes non asservis ?
Quand donc sèmerez-vous le blé pour qu'il donne à chacun sa gerbe ? Quand donc porterez-vous les fruits au cellier pour que chacun puisse y puiser ?
Quand donc construirez-vous les maisons pour qu'elles soient des séjours de halte et de repos pour tous. Quand donc tisserez-vous le fil pour qu'il recouvre tous les épidermes rouges ou blancs, noirs ou jaunes ?
Quand vous voudrez vivre l'anarchie, c'est à dire quand vous serez disposés à vous passer de patrons, de propriétaires, de gouvernants et de flics qui n'ont aucune utilité dans la société pour ensemencer le champ, conduire la charrue, tirer les pierres de la carrière, jeter la navette, forger le fer !
Zilette