Dans une chambre bien close, un homme, dont les sens émoussés veulent des sensations rares, viole une fillette. L'enfant que la mère ou une quelconque proxénète a procurée à l'homme se laisse faire passive. Le fait se reproduit chaque jour à des milliers d'exemplaires et nos contemporains le savent bien.

Sur la route un chemineau sevré d'amour, ivre de rut, saisit la petite fille qui passe toute fraîche et seule. Il l'emporte dans un coin solitaire et sur l'enfant folle de terreur assouvit son désir que la vie mauvaise l'empêche de contenter. L'enfant crie ; l'homme songe aux conséquences de son acte, et transformé en brute, l'étrangle pour taire sa clameur. Demain il sera arrêté et la foule lui criera sa haine et son dégoût ; des hommes, parmi lesquels se trouveront combien d'amateurs de chair fraîche jugeront son acte sans en rechercher les vraies déterminantes. L'homme s'en ira au bagne expier toute sa vie le crime de la société.

Or nous ne saurions nous étonner de ces actes tellement similaires, de ces actes qui proviennent de causes connues : l'abus, la privation. Le bourgeois qui viole la prostituée enfant est un produit mauvais de la société au même titre que le trimard qui viole aussi l'enfant, mais la tue, poussé par l'instinct de conservation.

Bornées à ces exemples typiques, les aberrations sexuelles qui font rechercher à des hommes faits des sexes enfantins en formation ne pourraient pas nous causer plus d'étonnement ni d'anxiété que n'importe quelle manifestation mauvaise d'une société mauvaise.

Le problème est plus compliqué.

Laissés seuls devant une fillette de douze ou treize ans dont la grâce puérile commence à subir une transformation, je pourrais presque dire la majorité des hommes se trouble. Inasouvis ou assouvis, un désir monte à beaucoup, une curiosité maladive, une envie folle de serrer sur leur poitrine cette poitrine de fillette. Les plus forts, les plus timorés résistent, les faibles, les impulsifs cèdent et les exemples se multiplient. La mère morte, le père reste seul avec ses enfants. La fille aînée toujours en contact avec l'homme devient aux yeux de ce dernier une femme. Combien de pères remplacent la mère par la fille. Chaque jour un scandale éclate : l'enfant a parlé. L'enfant ne parle pas souvent, je crois.

L'ami de la maison, le famillier auquel on confie les enfants en toute tranquillité, qu'on laisse seul avec la fillette, celui-là aussi séduit par le charme étrange de cette petite femme, succombe souvent à un désir fou. Parle-t-elle toujours l'enfant que l'homme a prise ?

Hier, ce fut Soleilland. Il n'était le trimard qui, affolé par le désir d'amour, saute sur la proie la plus facile à saisir. Il était jeune, avait à ses côtés une jeune femme aussi, jolie, qui l'aimait et qu'il aimait je crois. Et pourtant l'acte fou se produisit, et se compliqua du meurtre de la petite Marthe.

Les faits sont là, que l'autopsie a révélés horribles. Et vers l'homme montent des cris de haine, des malédictions. Des poings se tendent, et des hommes, des femmes disent leur regret de ne pouvoir assister à l'exécution capitale du monstre. Nul ne cherche l'excuse, nul n'oserait la jeter dans la balance. La foule ne sait voir que les faits immédiats, et ne sont-ils pas abominables ? Les hommes de science, ceux qui pourraient donner la raison, ceux-là ne la comprennent même pas. Doctes, ils concluent à la responsabilité entière de cet homme, jeune et fort. Sans rire, ils établissent des distinguos : « Ce n'est pas l'hystérie, ce n'est pas la folie, c'est la surexcitation dans la passion, précédée de préméditation. »

Nous mêmes avons frémi devant cet acte ; nous avons songé que survenus à l'heure du drame nous aurions peut-être tué l'homme sous l'impulsion de la colère...

La colère n'explique rien. La colère est bonne pour la foule aveugle qui ne s'émeut que devant les conséquences. Et notre colère tombe devant sa colère enfantine.

« Soleilland est un immonde satyre, un ignoble personnage ! » Tous, tous, clament ces paroles qui pèseront lourdement sur la sanction. Tous, depuis l'homme qui jamais ne désira de fillette, jusqu'à celui qui journallement se satisfait sans risque sur des corps enfantins, en passant par celui qui veut réfréner son désir, et celui qui accidentellement y céda.

L'indignation est sincère. L'homme eut violé seulement qu'on l'excusera peut-être. Le meurtre compte surtout, et surtout l'acharnement montré par Soleilland. Et les journaux ont des titres terribles : Encore plus horrible !Monstre !Il l'a souillée et étranglée, puis il l'a poignardée ! etc. L'indignation alimentée par l'habile cuisine des reporters monte toujours plus. Et cependant, pour ceux qui savent réfléchir le meurtre est la phase la plus explicable du drame, comme les précautions que prend l'homme et la comédie qu'il joue ensuite.

Non, ce n'est pas cela qui nous laisse angoissés, ce n'est pas dans ce fait terrible mais simple que git le problème le plus douloureux.

Il est dans cette aberration qui fait que des hommes puissent, sans avoir de besoins sexuels véritables, éprouver le désir de violer une petite fille, et, ce qui est pis, garder ce désir en eux, des jours et des jours peut-être, sans pouvoir le réfréner, en être possédé au point de chercher le moyen d'avoir l'enfant, de la prendre contre sa volonté.

Un rédacteur de l'Aurore philosophant (combien lourdement) sur ce fait parlait de l'enfant dépourvu des attraits physiques de la femme. » Certes, la fillette n'est pas encore l'être formé. En bien des cas une enfant de quinze ans laisserait froid le bourgeois le plus aberré qui se puisse voir, mais il en est qui à douze ans, sont déjà de petites femmes, dont les traits ont une grâce étrange, dont les yeux peuvent troubler un homme. Les hommes le savent bien, si leur hypocrisie les empêche d'avouer et nous savons tous des exemples... L'éducation de mensonge de la fillette, l'ignorance dans laquelle on veut la tenir des choses relatives au sexe, en font presque toujours une petite creature inquiète, à la recherche de choses nouvelles, frôlant les hommes qui l'approchent, ayant pour eux des sourires, des regards étranges, ayant en elles le désir inavoué d'être prises, de savoir en un mot. C'est tout cela, avec la dégénérescence presque générale, qui affole un homme au point d'abuser de cette demi-ignorante qui semble s'offrir. L'occasion peu propice réfrène le désir et l'abolit souvent, mais parfois ne fait que l'irriter, le transforme en idée fixe. L'homme n'a plus qu'un but : assouvir ce désir ; et il y arrive sûrement. L'occasion naît ou est provoquée. Et voilà qu'il s'approche de l'enfant, qu'il la prend, souvent elle se laisse faire et se taira, mais parfois la figure convulsée de l'homme en folie, la crainte de ce contact l'effraient ; il lui fait mal : elle ne songe plus qu'à échapper à ce cauchemar, elle crie... On va venir... Une rage saisit l'homme : « Tais-toi ! » Affolée la petite crie encore et instinctivement l'homme muée en brute serre, serre plus fort. Il n'a qu'un but : taire les cris, faire le silence. Les doigts ne suffisent pas : un couteau est là, il s'en sert. Il n'y a plus de cris, l'enfant est morte. La folie de l'homme tombe. Il se sent perdu et il veut réagir ; il va être découvert et il veut vivre, vivre... Il essaie de tromper tous les soupçons. Comme il réussit mal !

L'abominable chose !

Nous n'avons pas le respect de la morale ; il nous importe peu qu'une fille de douze ans ait des rapports sexuels si elle y est préparée, (ce qui croyons-nous est fort rare en nos pays). Mais qu'un homme puisse être déterminé à prendre une enfant contre sa volonté, qu'il ne soit pas arrêté par l'idée des conséquences physiologiques douloureuses si probables, cela dénote dans les cervaux humains une tare effroyable. Certes, les circonstances font que les Soleilland sont relativement rares, que l'acte n'est pas toujours poussé à des limites aussi extrêmes, mais ces circonstances ne font pas que la tare ne soit pas commune à beaucoup. Nous ne pouvons avec la foule maudire les aberrés. Nous ne pouvons que les plaindre dans l'impossibilité où nous sommes de les détruire froidement. Nous pouvons essayer de les guérir, mais surtout tâcher, par l'éducation d'empêcher chez les jeunes l'éclosion de ces névroses.

Anna Mahé