Émile Pouget
Le Massacre de la Martinique
On n'a pas épais de tuyaux sur le massacre de mauricauds que viennent de se payer les troubades françaises.
Voici, d'après des journaux anglais, qui, étant moins intéressés à mentir, ont un peu plus de franc-parler, comment s'est accompli le crime :
Il faut savoir que, malgré qu'ils soient libres, les noirs sont tout aussi esclaves qu'avant l'abolition de l'esclavage. A devenir des salariés, ils y ont perdu plus que gagné. En effet, désormais, le patron qui les loue se fout autant de leur santé que bibi d'une décoration ; autrefois, un esclave étant une « marchandise », on le soignait, ou lui foutait à bouffer, on le dorlotait presque. Aujourd'hui, macaque ! Si le nègre ne peut pas vivre avec le salaire qu'on lui offre, qu'il fasse comme les prolos blancs, — qu'il crève !
Malgré qu'ils aient la gueule noire, les moricauds ne sont pas des andouilles, — ils raisonnent aussi sainement que vous et moi.
Actuellement, on est en pleine saison de récolte de la canne à sucre ; les gas ont trouvé l'occasion chouette pour se ficher en grève, et ils n'ont pas raté le coche.
Le mouvement commença le lundi matin, 5 février, dans un patelin baptisé Sainte-Marie.
Une bande grévistes parcourut les plantations des environs, engageant les travailleurs à plaquer le turbin et faisant honte aux fausses-couches qui rechignaient à se ficher en grève.
Presque partout, les grévistes furent accueillis avec enthousiasme et le travail fut abandonné illico. Les usines fermaient à la queue leu-leu, que c'était un vrai beurre !
Sans perdre une minute, les exploiteurs réclamèrent l'intervention de la troupe et l'infanterie de marine rappliqua dare-dare.
A propos de bottes, à Sainte-Marie même, une première charge des troubades dispersa une bande de quatre cents grévistes.
Ce premier coup de crapule de la gouvernance, associée avec les capitolos, exaspéra les grévistes qui, bientôt allaient étrenner dans les grands prix.
Un bande de grévistes s'amena au François où l'usine de ce nom, une des plus importantes de la Martinique, était occupée militairement.
Là, les grévistes trouvèrent à qui parler : vingt-cinq marsouins, commandés par le lieutenant Kahn les attendaient à l'affût.
Le maire de l'endroit voulut emberlificotter les grévistes ; mais, comme les gas, déjà émoustillés par les provocations militaires qu'ils avaient endurées ne voulaient rien savoir, l'officier commanda le feu.
Quel massacre, nom de dieu !
Ce fut kif-kif Fourmies !
Vingt-quatre prolos furent déquillés : huit, tués sur le coup, seize blessés, — la plupart mortellement.
Comme on le voit les lebels sont pareils aux chassepots de Badingue : ils font merveille sur les travailleurs.
Vous pensez bien, les bons bougres, qu'après une telle hécatombe l'effervescence n'a fait que grandir : la grève s'est muée en insurrection.