Allons, voilà encore une fois la marine française en deuil. Après tous les accidents arrivés aux sous-marins, après les incendies allumés, de ci, de là, dans les navires, voilà que la culasse d'un canon explose à bord de la Couronne tuant trois hommes, faisant des blessés.

Et, la bonne presse de gémir sur le sort des victimes, mais surtout sur l'humiliante infériorité de l'artillerie maritime révélée par les accidents qui se succèdent sans relâche.

Alors quoi, tant de progrès sont accomplis dans l'art de tuer, tant de découvertes nouvelles s'effectuent pour arriver à ce pauvre résultat : les canons éclatant eux-mêmes au nez de ceux qui les chargent. Où donc est le savant qui fera la poudre assez docile pour ne tuer que l'ennemi ?

Tous les journaux pleurent sans distinction d'opinion. Tous déplorent l'accident, tous proposent un remède. Les simples pourront croire que le meilleur remède serait la suppression des engins de guerre, mais les simples sont trop logiques pour n'être pas considérés comme des idiots. Les civilisés tiennent à conserver le plus beau fleuron de la civilisation, à l'embellir, à l'enrichir ; ils veulent non pas la suppression de l'art de tuer, mais sa plus grande extension. Ils s'enthousiasment devant les progrès de la pyrotechnie ; ils cherchent tous les jours avec âpreté de nouveaux explosifs, de nouveaux canons, de nouvelles torpilles. Ils perfectionnent les armes, ils en font des instruments de plus en plus délicats, de plus en plus sensibles et ils s'étonnent, et ils pleurent quand l'arme leur éclate entre les mains, quand elle déchire des poitrines, la boure des ventres fait jaillir des cervelles.

Nous rions, nous autres, quand de tels accidents se produisent ; et nous ne regrettons qu'une chose, c'est qu'ils ne se multiplient pas à l'infini, anéantissant toutes les brutes qui s'exercent à l'art infâme de tuer.

Certes parmi les hommes dont la vie se passe au milieu des instruments de mort, dont le travail consiste à s'exercer à tuer, quelques-uns souffrent d'être ravalés au rôle de brute malfaisante, quelques-uns préféreraient faire œuvre de vie, mais pouvons-nous pour ces unités éparses désirer voir se continuer l'effroyable travail de mort accompli par toutes les armées de terre et de mer.

Peut-être, parmi les morts et les blessés un ami, un sympathique se trouvait-il. Je ne m'en émeus pas, je ne saurais pour cette probabilité, combien douteuse, regretter l'œuvre accomplie inconsciemment par le canon de la Couronne.

Quand donc les hommes comprendront-ils enfin le sens profond de la vie ? Quand donc les savants, les inventeurs comprendront-ils que leur besogne est abominable quand elle vise à augmenter le bagage effroyable des instruments de mort ? Quand donc voudront-ils enfin utiliser leur science dans une voie contraire ?

Il est encore des hommes dont la vie est terrible, qui œuvrent péniblement, pour produire dans des conditions détestables ce qui est nécessaire à la vie de tous.

Il en est qui, dans la terre arrachent la houille et le minerai au prix de fatigues effrayantes, il en est qui dans de noirs ateliers s'épuisent à purifier le métal et à le préparer. Dans tous les métiers, d'autres travaillent des jours entiers, sans relâche, et au prix de fatigues inouïes.

Ces hommes pourraient travailler moins, si leur œuvre était toute de vie, si la moitié de leurs efforts n'allait entretenir les armées.

Ils pourraient œuvrer avec une joie véritable si les savants cessant leurs recherches vaines, décidaient d'améliorer les conditions du travail.

De ce jour, la gloire, ainsi que l'entendent nos contemporains, n'existerait plus ; nous ne pourrions conquérir les nations voisines ou les peuplades éloignées, mais nous pourrions les aider dans leur développement, mais nous pourrions sans exciter leur méfiance, ni leur haine, aller vers eux les mains pleines de découvertes nouvelles pour l'amélioration de leur vie, jamais pour leur asservissement.