La route des chicanes est un lieu célèbre sur la ZAD de Notre Dame des Landes. Officiellement, c'est la D281 qui relie les Ardillières au nord et La Paquelais au sud. C'est au moment de l'opération César en 2012, lors de la tentative d'expulsion de la zone ordonnée par le gouvernement PS, que sur environ deux kilomètres de cette D281 furent construites de multiples chicanes et barricades pour empêcher la circulation des forces de répression.

Depuis, cette route est toujours aménagée de chicanes et cabanes en bois et en terre, habitées par des gens qui l'occupent. Depuis, cette route fait l'objet de nombreux fantasmes, peurs et conflits. Quelles sont les raisons de ce point de fixation sans cesse réalimenté ?

En premier, les agriculteurs affirment l'impossibilité de circuler avec les tracteurs et les remorques pour travailler dans les parcelles adjacentes. En second, l'ACIPA, association des populations alentours, voit d'un très mauvais œil cette occupation pérenne d'un espace public. De leur côté, certains Zadistes, voulant imposer une zone « non-motorisée » à l'est de cette route, cherchent à refuser l'accès aux engins agricoles. D'autres Zadistes souhaitent contrôler la vitesse des véhicules du fait du passage de nombreux piétons et vélos.

Au printemps dernier, des paysans et certains occupants de la ZAD ont décidé, après plusieurs réunions, de réaménager cette route, laissant les habitations mais enlevant certaines chicanes qui gênaient le passage des tracteurs. Le but était aussi de permettre aux habitants de la région d'emprunter de nouveau cette route plus sereinement. Quelques temps après, sont apparues de nouvelles chicanes et des ralentisseurs faits en gros cordages de marine. Et certains habitants, même favorables aux Zadistes, continuent de s'opposer à ces chicanes.

Pourquoi tant d'ardeurs et de passions de part et d'autre ?

Ne serait-ce pas parce que cette route est devenue le symbole de l'opposition de deux mondes qui s'affrontent ? Un monde où l'espace public est approprié par un groupe nonlégitimé par l’État : quelques Zadistes obstiné-es. Des gens qui s'arrogent le droit de contrôler éventuellement la route et remettent ainsi en cause, sur cette zone, le privilège de l’État qui, lui, peut envoyer les forces de l'ordre boucler une cité sans que personne ne s'en offusque.

Sur cette route, certains automobilistes auraient été rackettés de quelques euros ou effrayés par quelques personnes cagoulées en 2013, plus rarement depuis. Alors que Vinci rackette lui aussi les automobilistes consentants à tous ses péages d'autoroute.

Par ses chicanes, cette route fait concrètement l'éloge de la lenteur alors que les transports à l'heure actuelle imposent un monde de circulation à grande vitesse pour les marchandises et les personnes (TGV, LGV, TAV, sans oublier le transport aérien), une application concrète de la devise libérale : « Laisser faire, laisser passer ».

L'opposition entre propre et sale semble être aussi un enjeu important, actualisé dans l'entretien ou non des bas-côtés, le nettoyage ou non des mûriers et des haies

Enfin, le fait que des gens construisent des habitations sur la moitié de la chaussée scandalisent de nombreux habitants des bourgs avoisinants, alors que cela se faisait fréquemment dans le passé notamment sur les ponts et dont on peut voir un des derniers exemples à Landerneau.

Ainsi, les conflits au sujet de cette route semblent renvoyer à des intérêts politiques qui s'expriment d'une manière détournée et non-consciente. Ces deux kilomètres de la D281 pourraient donc être vus comme le théâtre où s'affrontent de manière euphémisée un monde de production marchande et un monde qui tente de faire sécession.

Du coup, loin d'être des chicaneries, cette route est devenue une zone test et il s'agira de rester attentif, dans la période qui s'annonce, aux rapports de force qui pourront y être mis en scène.