Avec la Confédération nationale du travail (CNT), un petit air d'anarchisme souffle sur le syndicalisme. Un mouvement qui évoque les combats syndicaux du passé, mais qui est dorénavant présent dans toutes les luttes : chômeurs, sans-abri, sans-papiers...

Les anarcho-syndicalistes reprennent le combat. On les croyait morts, figés dans la mémoire de la guerre d'Espagne, sans cause à défendre et sans armée. Mais, en 1995 déjà, lors des grèves de décembre, ils criaient fort et tenaient haut les bannières noir et rouge aux couleurs traditionnelles du mouvement libertaire.

Le fer de lance de la lutte contre les commandos anti-IVG, c'est eux. La défense des sans-abri, des sans-papiers, des sans-travail, c'est également eux. S'ils n'apparaissent pas toujours sur les tracts distribués par les associations de chômeurs, ils sont pourtant parmi les premiers à forcer les portes des ANPE et des Assedic, à Béthune, à Arras, à Nancy, à Lyon et ailleurs. Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Intérieur, leur a d'ailleurs indirectement rendu hommage dans une interview au Figaro, le 19 décembre : " Ces groupes qui structurent les comités d'occupation sont souvent très marginaux, et généralement de tendance anarchisante... " Mais ils ne sont pas seulement dans la rue. Ils sont aussi dans les entreprises. Depuis près de quinze jours, c'est la Confédération nationale du travail (CNT), leur principale centrale syndicale, qui mène une grève dure en association avec FO et la CFDT à la Comatec, l'entreprise de nettoyage de la RATP, filiale de la Générale des eaux. Ses militants : des immigrés, souvent illettrés.

" Il n'y en a pas un sur cent, et pourtant ils existent ", chantait Léo Ferré en parlant des anarchistes. Aujourd'hui, si leurs troupes restent insignifiantes au regard de celles des grandes centrales syndicales, les militants de l'anarcho-syndicalisme - ou communisme libertaire - font de plus en plus d'adeptes : " Nous n'étions qu'une quinzaine à Paris quand j'ai adhéré en 1986 à la CNT, raconte Raphaël Romné, 46 ans, postier, barbichu et pull marin, membre du bureau confédéral. Nous sommes maintenant plusieurs centaines. Il y a chez nous des étudiants venus de la lutte anti-CIP et des associations antifascistes, des syndicalistes déçus par les grandes organisations, comme moi, qui viens de la CGT. Mais aussi des précaires et des chômeurs. "

Le mouvement fait tache d'huile

La CNT revendique en France 3 000 adhérents. Elle a des sections à travers tout le pays - certaines composées de quelques individus - particulièrement dans le Nord, dans l'Est, à Lyon, en Vendée, en Bretagne, mais aussi dans le Sud. " Pas forcément dans les villes où étaient très présents les républicains espagnols, note un observateur. Par anticommunisme, beaucoup de ceux-là se sont abrités chez FO. " Ses publics privilégiés : les instituteurs, les postiers, mais aussi les intermittents du spectacle, les employés de musée (la Villette, à Paris, est un fief important), et, dans le privé, la FNAC, les entreprises de nettoyage, le bâtiment, la métallurgie. Enfin, dernier compagnonnage, et non des moindres, les étudiants (Nanterre, Tolbiac, Saint-Denis).

Le mouvement fait ainsi doucement tache d'huile. Mais qui les connaît vraiment, les anarchos ? Leur nom évoque les combats syndicaux du siècle dernier, les Bourses du travail et la guerre d'Espagne, mais aussi les attentats, la casse et les mauvais coups. On les imagine menaçants, blouson de cuir et cheveux longs. Ne sont-ils pas les pourfendeurs des pouvoirs établis ? Leur sigle n'est-il pas un chat noir hérissé de colère ?

" On veut nous enfermer dans une image d'agitateurs et de casseurs, soutient Raphaël Romné. Nous nous concentrons sur les lieux qui ont une valeur symbolique pour les chômeurs. Nous n'avons participé ni au siège de Normale sup, ni aux happenings au Fouquet's ou à la Coupole. "

Il est 18 heures, un vendredi, 33, rue des Vignolles, au siège de la CNT, dans le 20e arrondissement de Paris. L'ambiance est bon enfant, le décor, quasi provincial : de vieux ateliers autour d'une cour étroite, aux murs peints en rouge et noir. A droite, une salle est occupée par un club de flamenco. A gauche, un grand local est consacré à la boxe. La CNT vient de l'ouvrir aux jeunes du quartier. Sur les murs, des affiches évoquent des ouvriers en casquette et pantalon de velours du début du siècle, quand la grève générale était encore un mythe, et les héros de la guerre d'Espagne. Coups de fil de province. Des " camarades " qui préviennent qu'ils ont occupé une mairie. " Le mouvement continue ", note, heureux, un militant.

" C'est un peu la vie de famille, ici. On vient avec les enfants. On manifeste souvent avec eux, surtout le 1er Mai. On organise tous les ans une colonie de vacances. Nous avons des conférences, on fait la fête ", raconte Noël Morel, 38 ans, animateur à Versailles pour une association... du Secours catholique.

William, 21 ans, entre un moment. Chômeur après des études de sociologie, ce fils de petit patron lui aussi chômeur est chargé d'animer les sans-emploi. Sa vie : les ANPE, et, depuis peu, les manifs. " On est les seuls à faire le tour des antennes, à discuter avec les types qui attendent. Vous voyez rarement les mecs des assoc' chômeurs. "

Le poil à gratter des syndicats

Les " camarades " d'Agir contre le chômage (AC !) viennent de lui faire un mauvais coup. " C'est nul. On avait rendez-vous rue d'Aligre, à 17 heures, pour une action. J'ai fait venir une trentaine de copains et ils avaient fait passer le rendez-vous à 14 heures, sans nous prévenir. " Dans l'étroite cellule qui sert de bureau, petit sourire entendu des deux autres militants présents. Les anarchos sont habitués à ne pas être désirés. " Dans les manifs, on a du mal à s'imposer en tête du cortège ", reconnaît William. Et pourtant, ils étaient en bonne place, samedi dernier.

Héritiers de l'anarcho-syndicalisme français qui triomphait avant la Grande Guerre, fils spirituels de Fernand Pelloutier, le créateur des Bourses du travail, et d'Emile Pouget, fondateur de la CGT, les militants de la CNT, créée en 1945, irritent non seulement les patrons, qui multiplient les procès pour contester leur représentativité, mais aussi les autres syndicats.

" Nous sommes 9 adhérents CNT au garage. Nous avons mis un an pour réussir à créer une section syndicale, raconte Philippe Eyssidieux, 30 ans, carrossier dans un garage Peugeot de 140 personnes en banlieue parisienne. Le patron nous a fait des procès pour contester notre représentativité. Aujourd'hui, nous avons deux délégués du personnel. Mais nous avons toujours du mal à nous faire accepter des autres représentants salariés. "

Ses revendications sont pourtant modestes par rapport au rêve libertaire. Philippe réclame des augmentations de salaire, de meilleures conditions de travail et la fin des insultes, notamment envers les stagiaires. La CNT, elle, veut la fin du capitalisme. Plus ambitieux ! La référence du mouvement, c'est la révolte des Asturies, dans les années 30, quand, pendant des mois, une communauté d'ouvriers anarchistes a pu vivre en autogestion, et sans monnaie.

De même, la CNT refuse toute collusion avec les employeurs, dénonce les intermédiaires et pourfend le paritarisme si cher à la CFDT et à FO. Son credo : l'action directe et les assemblées générales, statuant de préférence par consensus. Dans l'entreprise comme dans sa propre organisation. " Ici, il n'y a pas de permanent. Le principe, c'est que chacun prenne sa vie en charge et mette la main à la pâte. C'est l'autogestion, explique Noël. Il y a des types qui sont aujourd'hui à SUD et qui auraient pu être chez nous. Mais ce qui les gênait, c'est de militer sans statut. " Les militants, tous bénévoles, tiennent permanence à Paris à tour de rôle.

"La CGT est un syndicat jaune"

Mais comment imposer au patron l'ouverture de négociations ou des augmentations de salaire si l'on n'est pas juridiquement reconnu ? C'est sur cette question, entre autres, qu'en février 1993 le mouvement anarcho-syndicaliste s'est divisé entre les partisans d'un anarchisme pur et dur, conforme aux positions de l'Association internationale des travailleurs (AIT), regroupés autour des militants de Bordeaux, et ceux qui, comme les adhérents de la rue des Vignolles, acceptaient le principe des élections dans l'entreprise. " Nous pouvons avoir des délégués du personnel révocables à tout moment, mais pas d'élus aux comités d'entreprise ", assure un militant.

Résultat, il y a aujourd'hui au moins deux CNT, une du Sud-Ouest, très dogmatique et aux effectifs limités, et celle des Vignolles, plus dynamique, et surtout plus souple. Ainsi, à la Comatec, la société de nettoyage de la RATP, en dépit des déclarations de principe, les anarchos de la rue des Vignolles ont trois délégués du personnel et deux représentants au comité d'entreprise ! " C'est l'histoire de la société qui veut ça ", explique Jamil, 25 ans, un jeune Algérien " accompagnateur " des adhérents de la Comatec.

Son job : aider à écrire les tracts, une bonne partie des employés étant illettrés, dispenser des conseils juridiques et organiser des actions, comme le mouvement de grève qui sévit dans les grandes stations du RER depuis début janvier. " Je n'ai quasiment pas dormi pendant dix jours ", reconnaît-il. Pour contrer les efforts de la direction, qui fait appel à des intérimaires pour nettoyer, les grévistes ont déversé pendant plusieurs nuits des ordures ménagères sur les quais.

Après l'intervention des forces de l'ordre et un référé, les parties se sont vu imposer un médiateur. Donnera- t-il raison aux revendications des grévistes, entre autres l'augmentation de salaire de 7 %, la modification du roulement des équipes et l'embauche des intérimaires ? Ahmed, 63 ans, plus de vingt ans à nettoyer les couloirs du métro, y croit. " Depuis cinq ans, mon salaire a diminué. On m'a enlevé mes primes. La direction me roule. " Il a voté CNT. Comme Younes, comme Hussain.

Des anarchistes ? Délégué CNT depuis 1994, Younes, 52 ans, hausse les épaules. " Moi, si je suis représentant de ce syndicat, c'est pour qu'il nous défende. Ici, la CGT fait 80 % des voix, mais c'est un syndicat jaune. Le chef du syndicat a placé toute sa famille, son village, ses copains, sa tribu. Avant, j'étais délégué CFDT. Le jour où j'ai eu un problème, je n'ai pas été défendu. Alors, j'ai changé. " Silence. " Les idées, moi, vous savez... Mais, s'il faut aller défendre les camarades avec le syndicat, j'irai. " Dangereux, les anars ?

La Confédération nationale du travail

Sa filiation

La CGT française de la charte d'Amiens (1906), qui prône la fin du capitalisme et l'autogestion des moyens de production ; la CNT espagnole, créée en 1911, qui regroupe 1,2 million d'adhérents en 1936 et jouera un rôle déterminant dans la guerre d'Espagne.

Son histoire

Créée en 1945, la CNT est réactivée à partir de 1984, où elle profite d'un certain nombre de purges à la CGT.

Elle reste très proche du Syndicat des correcteurs, branche du Syndicat du livre CGT, traditionnellement libertaire, surtout dans la presse quotidienne.

En 1988, elle soutient activement une grève de 39 jours à la Comatec, filiale de la Générale des eaux.

En 1993, suite à un désaccord sur le paritarisme, elle rompt avec une partie de l'Association internationale des travailleurs (AIT), qui regroupe les syndicats révolutionnaires. Une partie des militants du Sud-Ouest la quitte pour rester à l'AIT.