Nous ne sommes plus "en Colères"... ou peut-être n’avons-nous jamais été "en Colères"... ou trop peu, ou juste par moments, quand le ral’bol des situations extérieures ressoudait nos révoltes... et ce fait rend difficile, superficielle, et presque fausse, la possibilité de tirer ici un bilan net et bien carré, dans le style : (1) positif - (2) négatif - ou "échecs et réussites", rubriques classiques des gens qui mettent un point d’honneur à vouloir être cohérents, au mépris de la subtilité des contradictions... qui se révèlent pourtant être souvent fécondes si l’on veut bien ne pas les masquer. Procéder ainsi serait une façon de redoubler, d’enraciner encore plus une apparence d’existence, d’expression, qui n’a pas réussi à émerger au sein du groupe "Colères".

Il faut préciser tout de suite, à une période où de multiples publications féministes, libertaires et autres sont étouffées par les problèmes financiers, que les finances du journal "Colères", elles, se portaient bien ! Petit journal de présentation modeste, pas trop mal diffusé, et curieusement bien vendu (malgré la pauvreté du contenu face aux innombrables questions qui grouillent sous nos crânes, ou aux multiples amorces de débats qui traversent nos petits mondes de référence) ; ce petit journal donc rencontrait un certain écho dans les milieux anarchistes et libertaires, milieux assez hermétiques aux problèmes de libération des femmes, et plus enclins à enfermer ceux-ci et celles-là dans le tiroir sans avenir des vilaines luttes spécifiques ou fronts particuliers, plutôt qu’à les renvoyer à Pâques ou à la Trinité, car ces échéances-là, elles reviennent périodiquement !

Ceci dit journal et groupe viennent d’éclater, et il faut bien essayer de déméler les écheveaux de notre histoire, sans manichéisme ni complaisance ! Et notre histoire n’est pas celle d’un groupe qui aurait des temps forts d’activités, de réflexions, de projets, de discussions. C’est plutôt, vu de l’intérieur, l’histoire d’un projet qui n’a pas vu le jour... du moins pas maintenant, ici, entre nous, dans le cadre de ce groupe... Pourquoi cet immobilisme, cette paralysie ?

Il faut parler là de nos rapports avec le mouvement libertaire, avec le mouvement des femmes et le féminisme, et aussi de nos rapports entre nous dans le groupe.

La base du regroupement "Femmes Libertaires" a été dès le début très idéologiques. Nous nous retrouvions bien sûr sur nos problèmes spécifiques de femmes, en butte au pouvoir phallocratique fonctionnant dans les groupes anars comme ailleurs, mais la justification à nos propres yeux, de cet "entre femmes", était l’adhésion à un corpus idéologique de référence anar classique, et l’existence, à côté de nos rencontres, d’une pratique militante mixte. L’enjeu était triple : - Nous retrouver entre nous pour nous parler autrement - Se sentir plus fortes face aux hommes... avec le vague espoir de changer - exister dans le Mouvement des Femmes sur nos positions, face aux initiatives nationales (viol, avortement) qui nous paraissaient réformistes, avec l’ambition aussi de nous exprimer sur toute question politique et sociale, et de ne pas nous laisser enfermer dans nos problèmes de "ventre et de vécu".

Quel programme ! Mais dans toute cette démarche, le groupe reproduisait en quelque sorte le "désir des hommes". Et ce phénomène, lié en même temps à la conscience diffuse de cet état de fait, et à son refus, a joué un rôle de blocage. Il faut insister sur l’existence et le fonctionnement de ce mécanisme, dont on peut nommer quelques matérialisations, mais qui a joué surtout dans nos têtes. C’est peut-être là le creuset de l’immobilisme cité plus haut, car il éclaire les rapports que nous avons entretenu avec le mouvement libertaire, et avec le mouvement des femmes. Passons rapidement sur les réactions des militants anars hommes, pour nous pencher sur le rapport à la politique que cette situation a créé pour nous. Les réactions masculines furent de l’ordre de la curiosité, de l’intérêt pour l’existence d’un groupe femmes libertaires, curiosité sous-tendue par le double axe : contrôle sur nous / profit publicitaire pour eux, pour schématiser un peu les réactions les plus politicardes, mais sans doute celles qui ont eu le plus d’effet structurant sur l’expression (ou la non-expression) du groupe. Et ceci dit sans les accuser de machiavélisme, beaucoup de militants anars ayant eu bien sûr une attitude individuelle très honnête de cet intérêt pour "Colères", mais ce n’est pas là le problème.

Entre les organisations libertaires qui pensaient redorer leur blason en nous accueillant dans leurs locaux (les anars sont partout où ça bouge, même chez les femmes) et les gentilles distributions de "conseils politiques" : "Mais vous femmes libertaires, vous devriez, au choix : - être plus claires contre la campagne féministe actuelle sur le viol, militer dans des groupes femmes de quartier, participer à la coordination machin etc..., nous avions bien du mal à émerger pour nous mêmes, à nous définir, à revendiquer nos ambiguités, celles-ci étant vécues comme des ambivalences. Nous étions investies par eux d’un merveilleux apostolat : porter le flambeau révolutionnaire de la radicalité libertaire au sein d’un mouvement des femmes en passe de devenir une sorte de "syndicalisme féminin".

Bien que nous refusions cette démarche, ce rôle, nous nous sentions tiraillées, pire, culpabilisées. Le poids de l’idéologie libertaire, intériorisée comme une de nos références fondamentales, lié simultanément avec le refus de ce que nous sentions être un piège, nous a éloignées d’une expression de nous-mêmes plus authentique. Nous vivions nos contradictions d’une façon honteuse, sans pouvoir les dépasser ; pouvoir de la norme ! Nous nous sentions obligées d’apparaître, d’intervenir.. sur le problème du viol ou de l’avortement par exemple, pour présenter le point de vue juste guidé par nos féroces sentiments anti-étatiques ... et nous faisions de l’idéologie, un point c’est tout. L’exemple le plus frappant de ces contradictions s’est produit à l’automne dernier, lors des manifestations des 6 et 24 Octobre pour l’avortement où deux tracts furent sortis : - le premier du genre "donneur de leçon idéologique", reflètent les positions d’une partie du groupe "Colères" - le deuxième rectifiant le tir et réaffirmant un point de vue féministe. La façon dont se fait la politique traditionnellement dans les milieux dits révolutionnaires, nous l’avions bien intériorisée, et se séparer, rompre avec ce référent était impossible pour nous, en tant que groupe, car trop lourd de signification : Exclusion du milieu révolutionnaire, accusations en tous genres : "intellos-baba cool-réformistes" , un vrai problème de rupture familiale ! Et c’est là, où et comment se reproduit un fonctionnement que nous avons ressenti comme totalitaire ! Si tu n’es pas dedans, avec, tu es contre. Voilà comment se reproduisent les phénomènes de dépendance, de contre dépendance qui ont tissé la trame de notre histoire.

L’énergie dépensée à essayer de nous définir : - Femmes libertaires - féministes libertaires - féministes anarchistes (avec en filigranne notre refus des "ismes") et l’impossibilité d’y réussir, en est la plus parlante illustration. Nous avons vogué deux ou trois ans ainsi, pilotage à vue, au gré de la conjoncture, un coup d’idéologie à droite, un coup d’insertion dans les campagnes du mouvement des femmes à gauche. Position intenable qui devait nous mener à l’arrêt de la parution du journal, et plus profondément à la disparition du groupe nommé "féministes libertaires". Il faut repréciser qu’il ne s’agit pas là d’accuser simplement un fonctionnement masculin du rapport à la politique, mais de comprendre comment ce fonctionnement porté et reproduit par nous, ou certaines d’entre nous, a été fatal à l’expression du groupe, (l’explication de ce fonctionnement fera l’objet d’un autre texte) et c’est là qu’interfère le poids de rapports affectifs personnels avec les hommes.

A cet enfermement dans le Mouvement Anar, cadre politicien traditionnel, à cette ambiguité dominée par la méfiance, face au Mouvement Féministe (bien qu’affirmant la positivité de notre refus de femme contre une certaine politique mâle) s’est surajouté notre manque de dynamisme, d’exigences en tant que groupe, notre apathie, et les problèmes internes des groupes trop affinitaires. Si cette situation de profond malaise décrite plus haut explique beaucoup de notre immobilisme, le fonctionnement très affectif du groupe a fait le reste : Besoin de préserver un entre-soi chaud, rassurant et protecteur (entre libertaires bien sûr, on est "pures") entre nos critiques de la politique des mecs anars et nos doutes sur la radicalité du mouvement des femmes... il fallait que notre lieu fût non-conflictuel... D’où l’impossibilité entre nous de débats approfondis, pouvant dégénérer en polémiques ou en scissions par crainte de briser ce lieu si nécessaire à notre sécurisation à notre confort... confort maintenu bien souvent au prix de la non-réflexion et de l’inaction. Comment en effet prendre une quelconque initiative dans ces conditions d’étranglement ? A ne rien faire nous étions sûres de ne pas "mal faire" ni par rapport aux anars, ni par rapport aux féministes, auxquels nous avions inconsciemment des comptes à rendre.

Et voilà comment la colère s’est transformée en inertie... Comment ces deux phénomènes ont décuplé le problème des déprimes individuelles, renforcé les manques conjoncturels de motivation, ou anihilé le choix, qui aurait pu être dynamique, de motivation et de projets différents entre nous... certaines souhaitant un travail plus pragmatique, d’autres un travail plus réfléxif. Ce fonctionnement affinitaire a d’ailleurs mal rempli ce rôle, pour nous-mêmes. La peur de briser notre unité fictive ne nous a pas rassurées... elle nous a anesthésiées ; elle ne nous a pas préservées, mais nous a empêchées d’exister.

Nous n’avons pas réussi à émerger, mais nous n’avons pas coulé ; nous sommes, individuellement ou par petits groupes que nos dérives rapprochent, entre deux eaux. Cette dérive, nous la vivons, la partageons avec certaines femmes du mouvement, proches de nos questionnements, et parfois aussi avec certains hommes qui n’ont pas le culte du dogme révolutionnaire et des réponses politiques ou organisationnelles toutes faites.

Notre démarche dans une ruelle bordée de deux murs trop hauts et trop épais a été lente et un peu laborieuse ; ce chemin n’en finissait pas, menait-il quelque part ? Nous avons décidé de le quitter, craignant qu’il ne soit qu’une impasse, et de dériver, chacune avec d’autres... en sachant aussi que parfois, au hasard des dérives, on se rencontre à nouveau, puisque le patriarcat et l’état quadrillent toujours nos dérives.

Des Femmes du Groupe "Colères".