COMMISSARIAT SPÉCIAL PRÈS LA PRÉFECTURE DU RHÔNE

Parti Anarchiste

Très confidentiel

Lyon, le 4 décembre 1882.

Monsieur le Secrétaire Général,

J’ai l’honneur de vous informer que l’indicateur que j’avais envoyé à Genève est de retour depuis hier dimanche. Appartenant lui-même, pour la forme, au parti anarchiste, ses indications ont une valeur réelle. Voici celles qu’il m’a fournies en dernier lieu.

Il y a actuellement à Genève les anarchistes dont les noms suivent :

  1. Boriasse, rue Sismondi, 5, sans travail ;

  2. Bresse (de Vienne) — nr. — nr. — ;

  3. Bourdon — nr. — nr. — ;

  4. Coindre (des Charpennes) — nr. — nr. — ;

  5. Dejoux — nr. — qui travaille et gagne en moyenne de 3 à 4 francs par jour ;

  6. Bonthoux qui travaille comme ouvrier scieur à l’usine du quartier des Eaux Vives, et qui doit partir pour Paris à l’expiration de cette quinzaine ;

  7. Valadier, logé depuis le 1er Décembre à l’hôtel de France ;

  8. Chasy, logé rue du Rhône, 10, chez Mme Guebel, sans travail ;

  9. Jolly, à Lausanne depuis le 20 Novembre dernier ;

  10. Renaud, logé rue Sismondi, 5, où sa femme l’a rejoint, travaille chez Perare, mécanicien, rue de Lyon ;

  11. Pocheron, arrivé à Genève, rue Sismondi, 5, le 22 Novembre et reparti pour Lyon le 3 Décembre courant. Le parti révolutionnaire étant désorganisé, une réunion a eu lieu ces jours derniers chez le citoyen Romanas, rue Sismondi, 5, à Genève où logent la plupart des anarchistes réfugiés en cette ville, afin d’aviser aux moyens à prendre pour le reconstituer.

Sur la proposition de Dejoux, il a été décidé ce qui suit :

  1. Bresse partira le mardi 5 décembre pour Vervier (Belgique) ;

  2. Dejoux, Romanas et Pocheron se dirigeront sur Barcelone (Espagne) avant la fin du mois ;

  3. À la même époque un compagnon de Lausanne partira pour l’Italie.

  4. Renaud et Boriasse resteront en Suisse

Chacun d’eux a pour mission d’organiser des groupes en aussi grand nombre que possible et une fois que les adhérents seront assez nombreux, les plus courageux seront envoyés dans les principales villes de France pour organiser un mouvement d’ensemble de propagande par le fait.

Le compagnon Renaud a remis à l’indicateur une lettre non cachetée adressée au sieur Lauprêtre, rue de Chartres, 99, à Lyon. En voici la teneur d’après l’original qui a passé sous mes yeux :

« Ami, je t’envoie ce jeune homme, le citoyen Chauvin, pour te prier de bien vouloir aller chez Barbe. Si ma femme m’a dit vrai qu’il avait quelque chose à me remettre tu me le ferais parvenir car il doit bien savoir que ma position n’est pas belle.

« Cependant je ne me plains pas seulement ça ne serai pas de trop surtout pour commencer la moindre des choses fait service utile. Le bonjour à toute ta famille.

« Dans quelques jours je te ferai parvenir une lettre. Je te serre la main de franc cœur et en bon frère.

Ton ami, signé : Renaud Rue Sismondi, 5, Genève, au 2ème

« Je n’oublierai jamais le service que tu m’as rendu. Remercie de ma part tous ceux qui ne m’ont point oublié. »

De la conversation du citoyen Renaud avec Chauvin il résulte qu’avant de partir pour Genève il aurait réellement placé dans le conduit d’eau qui passe sous les bâtiments occupés par le journal le Progrès, une certaine quantité de dynamite entre deux plaques de fer boulonnées à la partie supérieure de l’égout. Sur un des côtés il y aurait un espace réservé pour y adapter la mèche. Cet engin doit être fixé au mur à proximité et en dessous des machines. L’ouverture de l’égout donne sur le bas port du Rhône, et on ne peut guère y pénétrer que quand les eaux sont basses.

Au sujet des attentats de Bellecour et du bureau de recrutement, voici les renseignements obtenus soit du Suisse Herzig, soit de Dejoux.

En arrivant à Lyon, Cyvoct, l’auteur principal, serait allé trouver Boriasse pour lui faire part de ses projets d’attentats. Ce dernier l’aurait adressé au compagnon Morel, rue d’Austerlitz, 10, en lui disant qu’il se mettrait certainement à son service.

En route, Cyvoct aurait rencontré Bruyère et la fille Monin, dite Madignier qui l’auraient accompagné chez Morel et tous les quatre auraient décidé de commettre l’attentat de Bellecour. Morel y aurait participé comme les autres soit activement soit en faisant la surveillance dans l’établissement ou aux abords.

Quant à l’attentat du recrutement il n’y aurait eu en réalité, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous l’annoncer que deux auteurs, les compagnons Cyvoct et Bruyère.

La participation de Morel à l’attentat de Bellecour n’a rien de surprenant si l’on considère que quelques jours après il s’est absenté de son domicile et a dû séjourner pendant quelque temps à Genève où se trouvaient alors Cyvoct et la fille Madignier.

Le compagnon Pocheron est revenu de Genève hier dimanche, à 10 heures du soir.

Hier également, Chauvin a rencontré vers 2 heures du soir, à Lyon, l’anarchiste Roche qui l’a conduit chez Fabre, ouvrier menuisier rue Duguesclin 188, au 4ème, où se trouvait le compagnon Baudry, ouvrier plâtrier.

Fabre, Roche et Baudry, après l’avoir interrogé sur l’attitude des anarchistes de Genève lui ont déclaré que tout était prêt pour agir à Lyon, mais que la dynamite ou les engins explosibles manquaient. Roche a ajouté qu’ils n’étaient plus que quatre ou cinq bien déterminés, et que c’était chez Fabre qu’ils se réunissaient.

De son côté, Fabre a raconté que l’anarchiste Bougnol, dit Guignol, de Vienne, était venu chez lui le vendredi 1er décembre courant pour y faire des expériences sur les matières à employer pour la fabrication des bombes.

Il aurait essayé de mélanger de la poudre et du soufre avec de l’acide et ces matières se seraient enflammées sur le plancher de la cuisine qui en porterait encore quelques légères traces.

Aujourd’hui 4 Décembre, à 2 heures de l’après midi, rue Duguesclin 188, au 4ème, les sieurs Pocheron, Roche, Baudry, Sala fils, de Vienne, Chauvin et Fabre se sont réunis secrètement et ont discuté les moyens d’action à employer pour se débarrasser de Mr. le Juge d’Instruction Rigot.

Fabre a proposé de faire venir Bougnol dit Guignol, de Vienne, pour lui faire fabriquer des bombes chez lui. Une fois les bombes préparées, on irait attendre Mr. Rigot sous les voûtes du chemin de fer, à Perrache, on lancerait une bombe derrière sa voiture et en cas d’insuccès un autre compagnon placé en avant en lancerait une seconde dans la voiture même.

Le compagnon Pocheron d’armer de poignards trois compagnons pour aller attendre au passage la voiture de Mr. Rigot sous les voûtes de Perrache. Pendant que l’un d’eux arrêterait et maintiendrait le cheval, les deux autres poignarderaient Mr. Rigot et son secrétaire dans la voiture.

Après discussion, la première proposition émanant du sieur Fabre a été adoptée comme offrant plus de facilités aux exécuteurs pour s’échapper.

On a ensuite examiné les moyens de se procurer les produits nécessaires pour la fabrication des bombes produits dans lesquels entre, paraît-il, de l’acide prussique que l’on ne peut se procurer sans inconvénient qu’à Genève, chez le compagnon Cherkesoff, nihiliste, avec des signes conventionnels servant à se faire reconnaître.

On a tiré au sort en plaçant dans un chapeau des billets contenant les noms de tous les individus présents pour savoir celui d’entre eux qui devrait aller chercher cette matière à Genève, Sala fils a extrait un billet et c’est Chauvin qui a été désigné pour cette mission.

Il doit rapporter, autant que possible, dix petites fioles d’acide prussique dont une sera employée a la fabrication des bombes et les autres seront mises à la disposition des anarchistes d’action qui devront les porter sur eux afin d’en faire usage en cas d’arrestation.

C’est demain matin mardi qu’il doit partir et ce soir, chez Bordat où il a rendez-vous avec Baudry entre huit et neuf heures, ce dernier doit lui remettre des signes conventionnels qui doivent servir pour se présenter chez Cherkesoff et l’argent nécessaire pour son voyage, 25 francs. Cet argent provient de la vente faite par Baudry de vieux journaux et d’une partie du mobilier du bureau de l’Étendard.

Il devra faire en sorte d’être de retour mercredi matin et c’est chez Fabre qu’il devra déposer les produits qu’il rapportera. On fera ensuite venir Bougnol de Vienne pour fabriquer les bombes ou engins explosibles.

Je savais que la réunion dont je viens de parler devait avoir lieu chez Fabre aujourd’hui, à 2 heures, et c’est seulement à 7 heures et demie que j’ai pu connaître dans quel but elle avait eu lieu ainsi que les décisions qui y avaient été prises.

Que me restait-il à faire dans ces conditions ? Si j’avais empêché Chauvin d’exécuter la mission pour laquelle le sort l’a désigné, je me privais d’une source d’information d’autant plus précieuse que ces individus ne sont en réalité que des malfaiteurs dangereux, car ils l’auraient évidemment chassé et tenu à l’écart de leurs sinistres projets. Je lui ai donc conseillé de partir pour accomplir sa mission, mais de ne revenir que quand je lui en donnerais l’ordre.

En attendant, je crois qu’il y a nécessité d’arrêter ces anarchistes d’action dans le plus bref délai possible, c’est-à-dire les sieurs Fabre, Pocheron, Sala fils, Baudry, Roche et Bougnol, dit Guignol, ce dernier domicilié à Vienne.

Je ne me dissimule pas que les faits qui précèdent quelle que soit leur gravité, ne peuvent servir que de preuves morales ; aussi vais-je vous fournir sur chacun de ces individus des renseignements sommaires qui démontreront leur affiliation au parti anarchiste.

  1. Fabre, Georges, ouvrier menuisier demeurant rue Duguesclin, 188, au 4ème, né à Merrieux (Loire) le 6 avril 1849, fils de Pierre et de Grange Marie, marié, un enfant.

Il appartient à la Section de la Guillotière dont il a dû être le Secrétaire à un moment donné et fut nommé membre de la Commission exécutive de la fédération et de son organe l’Étendard révolutionnaire pour la section de la Guillotière lors de la réorganisation de l’administration de la fédération, le 1er août 1882, et membre de la sous-commission de correspondance et de propagande avec Crestin et Trenta jeune, ainsi que cela résulte de mon rapport général en date du 14 Novembre dernier et des documents y annexés.

Il va fréquemment chez Bordat et entretient des correspondances avec Dejoux, réfugié de Genève.

C’est lui qui a écrit à Dejoux une lettre parvenue le 30 Novembre dans laquelle il était dit que Clavel et Bruyère étaient arrivés à bon port à Lyon, et qu’on était prêt à faire un coup.

Bruyère et Clavel sont les deux anarchistes dont le départ de Genève pour Lyon a été signalé. Clavel Louis, âgé de 20 ans, est un ouvrier cordonnier né à Lassaraz, Canton de Vaud (Suisse), qui habite rue Grolée, 43, chez le sieur Barasus. Des mesures ont été prises à son égard pour le cas où il s’occuperait ici de propagande anarchique.

  1. Pocheron, Auguste, ouvrier mécanicien, né à St. Berain (Saône et Loire) âgé de 28 à 29 ans, qui n’a pas de domicile personnel et habite avec la fille Eugénie Vergnette, sa maîtresse, chez le sieur Janey, cours de la Liberté, 76, à l’entresol.

Il appartient également à la Section de la Guillotière et c’est lui qui était secrétaire du bureau de la dernière réunion publique organisée par les anarchistes le 18 Novembre dernier, Salle de l’Élysée.

Le lendemain 19 Novembre, après les arrestations opérées, c’est lui qui a proposé, chez Bordat, d’aller rechercher de la dynamite que Cyvoct aurait cachée dans les talus du fort Montessuy.

Le lundi 20 il a fait ces recherches, mais inutilement, en compagnie du Suisse Huser avec lequel il s’est également rendu chez la femme Morel, rue d’Austerlitz, 10, pour savoir s’il y avait encore de la dynamite dans sa cachotte.

Le 21, Pocheron et Huser ont envoyé un compagnon chercher de la dynamite à Vienne pour commettre un nouvel attentat, et le même jour se croyant surveillé et recherché, Pocheron est parti pour Genève où il est constamment resté avec Dejoux et les autres réfugiés, rue Sismondi, 5, jusqu’au 3 courant, date à laquelle il est revenu à Lyon dans le but évident d’y préparer un attentat et de regagner la frontière immédiatement après.

L’appartement de la maîtresse de Pocheron que ce dernier partage possède un petit escalier dérobé donnant accès sur la rue Basse du Port-au-Bois, à côté d’un comptoir, et il s’est vanté que si on venait pour l’arrêter pendant qu’on frapperait à la porte d’entrée il s’évaderait par cette issue dérobée.

  1. Sala, Michel, fils, âgé de 20 ans, est l’anarchiste de Vienne qui a fait l’objet de mon rapport en date du 4er Décembre courant.

Il était depuis quelque temps employé en qualité de garçon épicier chez le sieur Carotte, avenue de Saxe, 187 d’où il est sorti le 30 Novembre dernier. Depuis lors, je n’ai pu découvrir son adresse exacte, mais il se retire chez Bordat.

Ce matin il s’est fait inscrire au bureau de placement situé rue Lanterne 14, et a donné son adresse chez Bordat, rue Moncey, 70, mais il pourrait bien coucher ailleurs.

  1. Baudry, Auguste, ouvrier plâtrier, demeurant Avenue de Saxe, 166, au 1er, né à Pandrignes (Corrèze) le 8 Janvier 1852, marié, sans enfant.

Il appartient depuis longtemps au parti anarchiste, Section de la Guillotière, et il figure sur la liste des membres fournie le 10 Octobre 1881. Depuis quelque temps il va sans cesse chez Bordat et les renseignements recueillis paraissent indiquer que c’est lui qui a emporté, la veille de l’arrestation de la femme Bordat, les drapeaux rouges ou non qui se trouvaient dans cet établissement.

  1. Roche, Élie, ouvrier photographe, demeurant a Lyon, Cours du Midi, 3, au 4ème, né à Ponsas (Drôme) le 27 août 1845, marié, deux enfants.

Cet individu s’est fait inscrire a la fédération depuis environ douze mois seulement. À partir de ce moment il a fréquenté assidûment l’établissement du sieur Bordat et s’est révélé anarchiste d’action.

C’est lui qui devait présider la dernière réunion publique tenue a l’Élysée, le 18 Novembre dernier. Il avait été désigné a l’avance, en petit comité, chez Bordat, mais au dernier moment on lui a préféré le compagnon Chavrier.

C’est lui qui, le 30 Novembre au soir, se trouvant chez Ducros avec quelques anarchistes au nombre desquels était le sieur Bruyère qui est recherché et se cache, a emmené ce dernier en lui disant qu’il lui trouverait bien un endroit sûr pour coucher.

Roche serait comme Fabre en correspondance avec les réfugiés de Genève, notamment avec Dejoux.

  1. Bougnol, dit Guignol, est un anarchiste de Vienne qui a fait l’objet de mon rapport en date du 1er Décembre courant. Il s’occupe spécialement de la préparation des matières servant à la fabrication d’engins explosibles, et est connu de la police de Vienne.

Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire Général, l’assurance de mes sentiments respectueux & dévoués.

Le Commissaire Spécial,

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