Dick
Madagascar et patrie
En ce siècle de libre examen, de critique impitoyable des idées reçues, une seule semble surnager dans le grand naufrage de toutes les croyances. Dieu est bien mort, c'est en vain que d'aucuns s'époumonnent à frictionner son cadavre, et de l'Homme-Divin, du Thaumaturge crucifié par Pilate, il ne reste guère que le squelette, tel – cloué aux portes de granges de nos paysans – le chat-huant dont les ailes desséchées sont à la merci de la première brise.
Au milieu de cette hécatombe de tous les dieux, de cet Iconoclasme de tous les Saints, subsiste une divinité, la déesse Patrie.
Non qu'elle ait échappé à l'âpre critique, au scalpel du penseur. Révolutionnaires et Conservateurs, de Renan jusqu'aux subtiles autant que consciencieuses analyses d'Hamon, tous les esprits indépendants ont, il y a beau temps, couché sur la dalle de dissection l'odieuse Déité. N'empêche qu'elle a toujours son cortège lamentable d'adulateurs, de fanatiques, dupes et victimes. Dédaigneux des coryphées et des grands prêtres du Monstre, grands prêtres menteurs et hypocrites, intéressés à entretenir le feu sacré de la moderne Vesta, impossible à l'homme libre de contempler sans tristesse l'engouement de la foule badaude et idolâtre. Nos oreilles retentissent encore des acclamations patriotardes qui saluèrent – non le Peuple martyr, la Nation forte et généreuse écrasée, broyée sous la botte du Despote – mais les soudards galonnés, domestiques et bourreaux du Maître, les fêtards de l'escadre. L'Hymne russe et la Marseillaise, Marianne la Goton, la catin gluante de toutes les promiscuités pelotant le Mâle du Pôle – Alphonse et Gigolette – écœurant autant qu'édifiant spectacle pour l'observateur hautain, le libertaire méprisant et fier.
Ces réflexions s'invoquent d'elles-mêmes à propos de Madagascar. S'il est une expédition où la sottise, l'incurie criminelle des gouvernants, s'étalent dans toute leur splendeur, c'est assurément celle-là.
Sous prétexte de violation de traité, sous couvert de civilisation (et quelle civilisation !) on a expédié là-bas, par fournées, des enfants de prolétaires. Séduits par l'attirance des pays tropicaux, grisés par les franges d'or de la loque. Ils sont partis, enthousiastes et confiants dans leurs chefs, rassurés sur la légitimité de la cause dont on les faisait défenseurs. Pauvres petits pioupious, comme leur enthousiasme était bien placé, leur confiance fondée : dans la grande île les attendaient, non le Hova mais l'inévitable dyssenterie, l'implacable fièvre des Tropiques. Contre l'ennemi-fantôme, la prévoyance des gouvernants les avait amplement munis d'armes et de munitions, alors que l'indispensable cartouche, le quinine, restait oubliée dans les soutes des pontons. Les rapports aussi mensongers qu'officiels, accusent trois mille cinq cents qui ont laissé leurs os en terre malgache. Doublons le chiffre et nous aurons, approximativement, le total probable de l'holocauste offert au Minotaure-Patrie.
Que pensez-vous de cela, ô femmes, mères, dont le flanc a saigné pour donner l'existence au bébé conçu entre deux baisers ? Etait-ce pour cette fin ridicule, – la vie s'écoulant par le fondement – que vous avez passé tant de nuits blanches, supporté tant de souffrances, rêvé tant de bonheur ? Ce fils si douillettement couvé, enveloppé de vos chaudes caresses, ne l'avez-vous donc élevé que pour le livrer à la hideuse marâtre, chair de sacrifice sous la dent de la gueuse ? Non n'est-ce pas ? Eh bien, pour que le fieu qui a coûté tant de peines cesse d'être chair à mitraille au plus grand profit des loups cerviers de la Finance, pour que jamais plus ne saigne le cœur des mères, finissons-en avec la sanglante Entité : Plus de Patrie vorace, buveuse de larmes maternelles. Amantes ou mères, haut les cœurs, compagnes nos sœurs, joignez-vous aux hommes libres, aux contemporains de l'avenir.
Dick