De glorieuses nouvelles de ce qui se dévide au Tonkin pacifié sont venues jeter un peu d'éclat sur les pages de l'histoire des français civilisateurs dans les colonies.

Les patrouillotards se rengorgent et les jean-foutre atteints de la fièvre colonisatrice exultent : les français ont remporté de grandes victoires !

Y a eu pas mal de sang répandu, c'est vrai, mais les chameaux de la haute s'en torchent et se consolent très facilement sous prétexte qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs.

Foutre ! y a pas besoin de gueuler à gorge déroulée contre les Turcs, car ce qui se passe au Tonkin, à Madagascar ou ailleurs c'est du kif à ce qui se produit en Crète. — Toujours le même blot : l'écrabouillement de ceux qui luttent pour leur indépendance et qui veulent foutre les envahisseurs hors de leur patelin.

Ainsi, du Tonkin, on annonce que le doc Thu qui luttait contre les troubades français s'est suicidé après avoir été défait et blessé dans une rencontre. C'est une victoire !

Et de deux : le doc Duyet ayant été livré par des traîtres, — ce que les patrouillards appellent capturé par surprise, — a été amené à Bac-Ninh le 12 janvier dans une cage.

Les prisonniers de guerre qui, théoriquement, devraient être sacrés, ont toujours été traités avec cette douceur qui a caractérisé le Français dans toutes ses expéditions.

En outre, les nouvelles disent que le doc Duyet ne trahit aucune émotion et que son exécution est prochaine.

Son sort, sans aucun doute, sera le même que celui de ce héros, Doï-Van, qui, en 1886, pour avoir combattu contre les envahisseurs, eût la tête tranchée, puis jetée en manière d'amusette à un chien se trouvant proche de l'estrade où avait lieu l'exécution…

Mais, nom de dieu, si les patrouillards s'intéressant à la colonisation sont heureux de ces actions d'éclat, ils groument ferme contre deux chefs — deux pirates — qui avaient fait leur soumission.

Ces bougres de pirates, — les Crétois du Tonkin, — ont repris la campagne.

Le dé Cong et le thuong Duau ont brûlé le village de Mol-Ho, coupé trente têtes d'indigènes, enlevé des femmes, des enfants et des bestiaux.

Cette tuerie n'est-elle pas un mensonge ? Si elle est exacte l'horreur en retombe sur les envahisseurs ; avant la conquête française, les types du pays vivaient à la bonne franquette.

Ah, bondieu, quels drôles de paroissiens nous faisons ! Nous nous indignons contre la barbarie ; nous braillons pire que des aigles sur la justice et la liberté lorsqu'une infamie trop faramineuse secoue notre apathie.

Et c'est tout !

Le lendemain, égosillés et vannés, nous reprenons notre chaîne en pères tranquilles et, sans trêve ni repos, nous continuons à enrichir nos maîtres.

Et nous oublions les infamies de l'inquisition d'Espagne, les massacres d'Arménie nous semblent rengaines, et — à toujours s'insurger — les Crétois nous paraissent bassinants.

À plus forte raison oublions-nous les horreurs dont est journellement témoin le drapeau tricolore !

Et, tonnerre du diable, ça n'a rien de chouette, ce qui se passe à l'ombre de cette étoffe.

Ne quittons pas le Tonkin.

Primo, sur le fleuve Rouge, français et indigènes se sont flanqués une peignée ; y a eu, du côté des français trois tués et une quinzaine de blessés.

Secondo, deux pirates — deux gas qui en pinçaient pour leur indépendance — ont été décapités le 18 janvier au village de Pho-Laï et leurs têtes exposées ; à la même heure, le pirate Tinh, de la bande du dé Tham, était décapité à Bac-Ninh. Le 20 janvier, le chef et le sous-chef du canton de Co-Phap étaient exécutés à Son-Tay.

On le voit ; nos Deibler tonkinois ne chôment pas !

La bande du dé Tham a été refoulée dans le massif de Hao-Bao. Une femme et deux petites filles lui ont été prises. La bande de Ma-Hang a été dispersée à Cho-Moï et huit de ses hommes ont été capturés.

Ainsi va la civilisation — la bonne civilisation que nous traînons à la queue de nos colonnes, sur les mulets de bât.

Quand nous ne tuons pas une race au moyen de l'alcool, — comme l'on tue les peuplades du nord de l'Afrique, — on se vautre dans le sang. On fusille, on décapite, on incendie, on viole, on commet des horreurs à rendre jaloux les massacreurs turcs. Mais on fait cela au nom du Progrès, — y a donc rien à dire !

Pourquoi aussi ceux que nous égorgeons se sont-ils avisés de ne pas naître sous le ciel d'Europe ? C'est donc qu'ils sont de race inférieure, par conséquent voués à l'extermination. De quoi se plaindraient-ils ? Nous les civilisons. Et, pour ce faire, on pille leurs maisons on viole leurs femmes et on incendie leurs villages.

Quand nous faisons cela aux autres, c'est très bien.

Ah mais, faut pas qu'on fasse, à nous, la millième partie de ces horreurs. Sinon, nos Déroulède et nos d'Esparbès s'indignent : ils gueulent contre les chapardeurs de pendules et nous inondent d'histoires idiotes où ils débitent les malheurs de l'invasion.

Il serait pourtant de saison qu'il nous pousse un brin de logique : si les prussiens ont mal agi en venant s'approvisionner de pendules en France, nous sommes impardonnables d'aller dévaster le Tonkin et autres colonies.