Toutes les hontes, notre poufiasse de République bourgeoise les collectionne !

Il y a quelques semaines, c'était les réfugiés espagnols que, pour plaire au Grand Inquisiteur Canovas, elle fourrait au bloc et expulsait ensuite.

Il y a quatre mois, c'était un irlandais que sur le mensonge du Puybaraud anglais, inventeur d'un complot qui n'a jamais existé, elle arrêtait à Cherbourg.

Précédemment, c'était des réfugiés italiens que, sur l'ordre de Crispi, au lieu de se borner à les expulser, notre garce de république remettait aux mains des pandores italiens.

Puis aussi, ça a été des Russes à qui la police a volé leurs papiers pour les soumettre à l'ambassade ; et cette indiscrétion a valu à quelques douzaines de gas qui n'ont pas l'épine dorsale aussi souple qu'un asticot, un voyage au fin fond de la Sibérie, accompli aux frais du tsar.

Outre ça, depuis près de deux ans, notre gadoue républicaine a trouvé profitable de monter le job aux Arméniens, aux Crétois et autres bons fieux de l'Orient, afin que les brutes turques puissent les estourbir sans trop les faire crier.

Notre gouvernance a agi vis-à-vis de ces peuples de victimes, kif-kif un type qui attraperait un mouton par les deux oreilles, pour que le boucher puisse le saigner facilement.

Cette attitude ignominieuse a encouragé les turcs et ils se sont payés les plus affreux massacres qui aient encore ensanglanté le monde. En quelques mois, ces monstres ont escoffié 300.000 pauvres diables, tuant tout : hommes, femmes et enfants, avec un raffinement d'atroce barbarie.

Ce jeu du massacre aurait duré jusqu'à extinction d'Arméniens et de Crètois si, il y a quelques mois, une poignée de riches fieux n'avaient à Constantinople même, visé l'Europe capitaliste au cœur — c'est-à-dire à la caisse ! — en tentant de foutre le grappin sur la Banque Ottomane.

Ce fut l'occasion de nouvelles hécatombes que les ambassadeurs européens ne cherchèrent à enrayer que le jour où les Turcs, las de tueries, ne voulurent plus massacrer.

« Mais, pourquoi cette comédie d'intervention des puissances ? Pourquoi les ambassadeurs fourrent-ils leur sale blair dans les affaires des Turcs et des Arméniens et des Crètois ? Ne serait-il pas plus simple de les laisser se débrouiller seuls ? »

Eh oui ! les bons bougres qui allez raisonner ainsi, vous aurez trouvé le joint.

Seulement, nos gouvernants ne veulent rien savoir de ça, c'est trop logique ! Et puis, raison supérieure pour eux : ça conduirait tout droit les peuples d'Orient à chambarder le gouvernement du maudit Grand Turc.

Alors, pour éviter ça, nos dirigeants nous mènent en bateau avec des lourdises sur l'équilibre européen et ils se démanchent pour nous prouver que, si l'empire turc était fichu en capilotade, ça serait quelque chose du même tonneau que la fin du monde.

En réalité, chacun des gouvernements qui bave ainsi n'a qu'un but : chaparder le plus gros morceau possible de ce sacré empire turc qu'on nous serine devoir être conservé intégralement tel qu'il est.

La Russie voudrait bien foutre le grappin sur Constantinople ; la France gobe la Syrie ; l'Angleterre a déjà l'Égypte ; l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne voudraient la Crète ou quelque « compensation. »

Voilà le fin mot de l'attitude que prennent en Orient nos maudits gouvernements : tous avancent leurs pattes croches et reluquent leurs voisins de travers, car chacun cherche à chaparder la grosse part du gâteau turc.

Voilà la véridique explication des manigances louches des jean-foutre de la haute en Orient. Y a belle lurette que les massacres auraient cessé, si ces bandits avaient voulu : ils ne les ont laissé continuer que parce qu'ils espéraient ramasser la part qu'ils guignent dans le sang des victimes.

Si ces charognards avaient eu deux liards d'humanité ils se seraient rangés du côté des opprimés, — Arméniens et Crètois — et, d'un mot, auraient mis un bouchon à la férocité turque.

Au lieu de ça, pour augmenter le gâchis, ils ont fait semblant de promettre leur intervention aux victimes et ont donné leur appui aux égorgeurs.

S'ils eussent laissé leurs coudées franches aux opprimés, y a beau temps que la Turquie serait en capilotade : les Arméniens et les Crètois se seraient émancipés et les autres peuplades auraient emboîté le pas.

Seulement, comme les gouvernants de tout calibre n'aiment guère voir un peuple se libérer, si peu que ce soit, du joug qui l'écrase, — parce que c'est toujours un mauvais exemple ! — les salauds ont tout fait pour conserver son empire au Sultan impuissant.

Quand les Arméniens et les Crètois se sont rebiffés, on leur a fait prendre patience avec des promesses de réformes qui sont encore à venir.

Ça pouvait durer ainsi à perpète. Heureusement, les Crètois ont fini par la trouver mauvaise : ils se sont foutus en colère pour de bon et, comme ils ont de bons flingots, sans crier gare, ils sont partis en guerre contre les Turcs.

Continuant leurs manigances coutumières, les gouvernants d'Europe ont essayé de calmer les Crètois et de faire le jeu des Turcs.

Mais alors, les Grecs qui sont des frangins aux Crètois, ont crânement foutu les pieds dans le plat et, partant en guerre contre la Turquie, ils ont envenimé la situation.

Pour parer à cet avaro qui pouvait donner le coup du lapin à la Turquie, les flottes des gouvernants d'Europe ont, à leur tour, débarqué en Crète et ils ont ordonné aux Grecs de faire les morts et aux Crètois de poser leur chique.

Voilà où en sont les choses : les gouvernants d'Europe ne sont intervenus en Crète que pour tenter de sauver le Sultan du désastre qui lui pend au nez. Ce n'est pas qu'ils le gobent beaucoup, mais ils s'accordent à le laisser en place parce qu'ils se jalousent trop pour se partager amicalement son empire.

Inutile de dire aux bons bougres que ce fourbi oriental pourrait bien tourner au vilain pour nous autres.

Là-bas, y a comme qui dirait une montagne de mélinite qui peut pétarader d'une minute à l'autre.

Et foutre, les éclaboussures nous atteindraient salement !

Ce serait la guerre ! Une guerre atroce entre tous les peuples d'Europe.

J'entends des bons fieux ruminer : « Mais, nous autres, on n'a rien à fiche en Orient ? Si on s'occupait de ce qui s'y mijote ça ne serait que pour souhaiter bonne chance aux Crètois. »

Oui, les camaros, c'est comme vous dites ! Malgré ça, si ça tournait au vilain, il nous serait difficile de tirer notre épingle du jeu car les gouvernants disposent de nous : ils nous prennent pour leur troupeau et, quand ça leur dit, ils nous conduisent à la boucherie.

Et on se laisse faire ! Pour des histoires qui ne nous regardent nullement on est assez cruches pour aller se faire crever la paillasse par des pauvres bougres logés à même enseigne que nous et qui ne demanderaient qu'à vivre tranquilles dans leur coin.

Pourquoi donc qu'on n'enverrait pas les gouvernants se battre eux-mêmes ?

S'ils aiment tant la guerre que ça, qu'ils marchent donc et nous foutent la paix !

Tonnerre, c'est pas tout ça !

Il s'agit d'ouvrir l'œil, et le bon, nom de dieu !

Ces bruits de guerre peuvent fiche l'Europe en capilotade, et il peut en résulter des situations délicates : un tas d'arias gigantesques qui pourraient tourner au vinaigre pour les crapules de la haute.

Nous sommes en passe d'assister à des événements bougrement tragiques. C'est à nous, les gas à la hauteur, qu'il appartient de ne pas perdre le nord et de flairer les odeurs de poudre pour savoir d'où souffle le vent.