Émile Pouget
Horreurs militaires
Un bon bougre qui a tâté du Dahomey m'envoie la bafouille suivante, jaspinant ce qu'il a vu. Outre le dégoût que donneront aux camaros les filouteries et toute la kyrielle de charogneries des gradés, m'est avis que la tartine leur laissera une autre impression.
À savoir que les patriotoqués se montent le bourrichon, ou cherchent à le monter au populo pour excuser leur gaspillage de millions qui entretiennent le militarisme, quand ils braillent orgueilleusement que leur armée est toute prête pour la guerre.
Pauvres tourtes, si vous ne voulez pas recevoir une brûlée, kif-kif celle de 1870, je vous conseille de laisser Guillaume le Teigneux en paix.
Ceci dit, je passe le crachoir au fiston :
C'est le 20 décembre 92 que notre colonne se mit en route, quittant Cotonou. Il faisait un soleil de plomb et on avait un tintouin du diable à recharger les mulets : en effet, les bâts qu'on leur avait collés sur le dos n'avaient jamais servi et se cassaient à tous moments… ce qui prouve que le matériel est de qualité discutable.
Jusqu'à Alladah nous avons souffert de la soif, mais la marche a été moins pénible, car nous marchions en section attelée.
Après avoir passé Abbomey nous avions nos pièces avec nous, mais nous avions laissé nos munitions en arrière. Si les Dahoméens avaient voulu se régaler, ils pouvaient nous foutre une tripotée magistrale. On voit combien les hommes sont en sûreté avec des types du calibre de nos galonnards. Y avait qu'un seul capiston qui ne fut pas mufle, — mais pour faire compensation, les autres étaient de rudes rosses.
Le ravitaillement des postes était si mal organisé, qu'arrivés à Alladah il nous fallut rétrograder sur Tori, car les vivres manquaient complètement.
Pendant près de deux mois nous avons touché pour la journée du biscuit, du riz et de l'endaubage ; le pain et le vin nous passaient sous le nez, et allaient emplir la panse des galonnards.
Arrivés à Gohio, nous touchions un peu de pain et de vin ; mais, pour ce qui est de bidoche fraîche, à part une huitaine de fois, pendant sept mois il a fallu se fouiller.
Des journaux ont raconté que nous avions des lits portatifs ; mensonges ! Nous avons toujours couché par terre, et même à Goho, le poste le plus important du Dahomey, il nous eut fallu pioncer sur la dure, si nous n'avions eu la jugeotte de nous monter des lits de camp, avec notre couverture pour matelas.
Y avait un tel gâchis qu'il n'y avait même pas de médicaments ; à Goho, à part du sulfate de quinine, barca !
Ainsi, un pauvre bougre de canonnier, nommé Guyot, qui avait eu la bêtise de rengager, avait une dyssenterie de cheval. Il passe à la visite à Goho, le major lui donne quelques potions : « Je vous donnerais bien du lait, mais j'en ai pas ! » qu'il ajoute. En cinq mois le pauvre truffard a touché 20 litres de lait ! Aussi il a laissé sa carcasse au Dahomey.
Un envoi autour duquel on a fait un tapage infernal, c'est celui des « Dames de France ». Ce qui est déjà épatant, c'est que cet envoi extraordinaire parvint à Cotonou. Les caisses furent mises sur le quai, mais n'y firent pas de petits, bien au contraire ! Tous les jours quelques unes s'éclipsaient… et les officiers pompaient comme des trous ; ils eurent même soin de coller plusieurs caisses au blocos, — histoire de se faire une petite réserve.
Pour arriver jusqu'à Goho, les convois passaient par neuf postes. Comme de juste les caisses des « Dames de France » furent ouvertes à la flan, si bien qu'à leur arrivée à Goho, c'était rudement chouette qu'une caisse contint encore six ou sept bouteilles en place de douze.
Une fois là, les officemars et les sous-offs du bataillon d'Afrique grattèrent si bien qu'il ne resta plus rien pour les troubades. Seule l'artillerie de marine toucha à peu près ce qui lui revenait grâce au capiston B.
Outre des bons vins, y avait dans l'envoi du quinquina. On l'avait planqué à l'infirmerie où les galonnards allaient soir et matin le licher à pleines tasses, tandis que les pauvres troufions qui en auraient eu bougrement plus de besoin que ces goinfres se tapaient sur le bidon.
Ah, la gratte, la gratte ! Elle s'est pratiquée sur une grande largeur.
Dans beaucoup de compagnies, les capitaines retenaient les dix sous d'indemnité de Bénin pour l'ordinaire, — les hommes n'ont pourtant jamais rien touché de plus que les vivres de l'administration. Où est passée cette galette ? Demandez aux galonnards !
À Alladah, plusieurs hommes du bataillon avaient commencé le creusement d'un puits. Ils y ont turbiné plus d'un mois… Leur capiston a-t-il touché la braise ? Quant à eux, ils n'en ont pas vu un pélo.
Et tout ce qui a été pillé au Dahomey ! Faut voir ça ! Or, argent, soieries, bricoles de valeur, — les galonnards en ont plein leurs caisses.
Quant aux vacheries, c'est superflu de dire que les gradés ne s'en privent pas.
Voici un échantillon : Un capitaine qui, à ce moment là commandait le poste Kaédi, le seul qu'il y ait à droite du fleuve Sénégal, avait une sacrée rancune contre un artiflot de marine, nommé Pommier. Il s'arrangea pour le faire monter à Kaédi, afin de l'avoir sous sa coupe.
Dès que Pommier s'amène, le capiston appelle un sous-off : « Foutez-moi cet homme en prison, je ne veux plus le voir ! Il n'en sortira que pour reprendre le bateau. »
Et crédieu, quand dans ce poste, on a tiré huit jours de boîte sans tomber malade il faut être solide, car les moustiques ne vous laissent pas un moment de répit de la nuit.
Le lendemain, pour une babiole de rien, on donnait un compagnon à Pommier.
Au bout de trois jours, ils demandent à passer la visite. Le capiston les reluque et leur lâche dans le nez : « En voilà un qui cadenche ; l'autre se cramponne, mais ça ne fait rien, il verdit tout de même ! »
Pommier tira 27 jours, et lui qui, depuis deux ans de Sénégal n'avait pas eu une indisposition, ne tenait plus debout à sa sortie de la boîte. Quant à l'autre, il faillit y claquer.
Autre chose : on prétend que les silos sont abolis. Quelle affreuse menterie ! À quoi donc servent ceux qu'il y a à Gorée et où un pauvre artiflot, Carré, a passé sept mois consécutifs ?
C'est un trou où l'on descend 21 marches : l'eau dégouline des murs et le jour n'y arrive pas, — ce qu'on y récolte de plus clair ce sont des douleurs !
À ce maudit trafic, les troubades gagnent l'horreur du militarisme. Si ce n'étaient les difficultés, tout le monde déserterait.
À preuve ce qui s'est passé à Tori où une compagnie était occupée à démolir et à remonter des cases. Cinq gas étaient en prison pour une foutaise qui ne valait même pas de la consigne.
Pour faire le peloton on leur avait bourré l'as de carreau, si bien qu'il pesait au moins 25 kilos. En outre, naturellement, ils étaient brutalisés par le lieutenant.
Ils finirent par avoir plein le dos d'une pareille chierie et quatre d'entre eux résolurent de déserter. Un soir, ils prirent leurs 120 cartouches, plus celles de leurs camarades de lit et ils se débinèrent, emportant leurs flingots et leurs baïonnettes.
Arrivés à Petit-Popo, c'est-à-dire chez les Allemands, ils renvoyèrent armes et munitions… et maintenant les veinards sont libres !
Un anarchiste en herbe.