Émile Pouget
L'Amiral-Capucin
« Connaissez-vous Cuverville ? »
— Non !
Tant pis, car c'est un type pas commun que le nouveau commandant de l'escadre active.
Ce bougre d'amiral a raté sa vocation : c'est marchand de patenôtres et d'oremus qu'il eût dû se foutre !
Quand il baguenaude dans les rues de Toulon, il va les yeux à terre, afin que la vue du sexe n'émoustille pas ses mauvaises pensées ; d'autre part, son ordonnance assure qu'en guise de cuirasse, il porte sous son gilet de flanelle un régiment de scapulaires et de médailles.
Il n'a qu'un dada, ce cul-bénit : transformer chaque bâtiment en capucinière.
Lorsqu'il commandait la division du Pacifique, il fit réciter des rosaires et chanter des cantiques à son équipage, pendant plus d'un mois, afin d'assurer le succès de la mission qu'il confiait au jésuite Dorgère, auprès de Béhanzin.
Le torchon-amiral flottait alors à bord de la Naïade ; voilà qu'un beau jour le Cuverville s'aperçut que l'allégorie placée à la proue du bâtiment était ornée de deux superbes tétons.
— Scrogneugneu, je veux pas de tétons à bord ! Ça va foutre une chiée de folichonneries en tête à l'équipage et y aura plus mèche de leur faire débiter des rosaires. Veux pas de ça, moi !... Rentrez dans le sang la tripaille... ça doit pas se montrer ces affaires-là, tonnerre de Brest !
Et illico, il fit rabotter les pauvres bougres de tétons.
Tartuffe se contentait de couvrir les nichons de son tire-jus ; Cuverville fait le poil à Tartuffe !
Hein, les bons bougres, croyez-vous que c'est complet, comme crétinisme ?
Oh mais, y a pas que ça : comme la devise « Honneur et Patrie ! » qui est collée sur le bateau ne lui allait qu'à moitié, il a fait biffer le mot « Honneur » et inscrire le mot « Dieu » à la place.
« Dieu et Patrie ! » y a que ça de vrai ! Pour ce qui est de l'honneur, l'amiral l'a quéque part.
On n'en finirait pas à dévider les ratichonnades de cet ostrogoth de bigot !
L'an dernier, il avait transformé le Trident en chapelle et lui avait collé, à terre, une église de la localité comme succursale.
Bombardé commandant de l'escadre active il a accouché d'un ordre du jour réclamant l'aide du Père des Mouches.
Le Père des Mouches étant resté sourd à ses appels, illico, il a pissé une autre flanelle afin de régler la célébration du « service divin » à bord des bâtiments de l'escadre.
Mais, quelle veste a remporté l'amiral ! Sur 700 hommes d'équipage à bord de son vaisseau, huit pochetées seulement ont eu la gnolerie d'assister à la messe du dimanche 18 octobre.
La veille du jour où le Cuverville a pris le commandement de l'escadre, un autre galonnard, l'amiral Gervais, décanillait de Toulon. Son départ fut pour les galonnés l'occase d'une petite manifestance. Tous ces oiseaux ne rêvent que d'un horrible carnage qui foutrait en évidence un général quelconque, ce qui nous amènerait d'autor au régime du sabre.
La poire de Félisque ne plaît que médiocrement à tous ces revanchards et ils ne seraient pas fâchés de la voir remplacée par le groin d'un panaché. Les capitalos eux aussi sont tout prêts à sucer les doigts de pied au César qui rétablira l'ordre en supprimant les mécontents. Pour ce qui est des calotins, ils font déjà les petites répétitions en musique de leurs Hosanna.
Qui sera le libérateur ?
Des tournées d'eau daf sont engagées : les paris sont ouverts... Sera-ce le Gervais de Cronstadt, le Dodds du Dahomey ou l'Archinard du Soudan ?...
On ne sait encore !
Félisque, de son côté, essaie de jouer ce rôle : il se donne des magnes royales ; d'autre part les ministres déclarent que le programme consiste dans une guerre acharnée aux idées avancées avec le concours des réacs de toute farine, — et ils affirment qu'ils ne reculeront devant rien pour s'assurer cet appui.
Pour ce qui est des traîne-sabres, ils n'attendent pas qu'on fasse appel à leur concours : ils prennent carrément position contre les idées de liberté !
Qui donc sera le libérateur ?...
Si ça ne dépend que des galonnés — surtout ceux de la marine, — dont les bons bougres de Toulon ont pu jauger le réactionnarisme et la bigotterie, cet oiseau-là sera pondu par quelque capucinière.
Pour qu'il vienne vite, cette gradaille, qui s'abstient même de prononcer le mot « république », crainte de s'écorcher la gueule, récite des chiées d'oremus et, en attendant que vienne le moment des grandes boucheries humaines, s'entretient les tripes en état en les bondant d'alcool.
Reste à savoir si tous ces chamarrés ne se montent pas le bobéchon ?
Dieu est loin, — bien loin !... et le populo est moins gourde qu'ils ne l'imaginent.