La conquête de Madagascar va son petit train-train sanglant.

C'est les pillages, les incendies, les viols et les massacres traditionnels.

Ce que la soldatesque a fait en Algérie et au Tonkin se continue à Madagascar.

Les militaires et les jésuites sont maîtres de l'île et ils y triomphent.

C'est tout dire !

Les pauvres moricauds sont plumés et écorchés vifs et ceux qui ont l'air de faire de la rouspétance sont vite expédiés dans le royaume des taupes.

Les envahisseurs se permettent tout ; si une maison leur tape dans l'œil ils s'y installent, foutent à la rue les habitants indigènes et, en bons proprios gueulent : « Ceci est à moi ! »

Les sales bandits font tout pareil pour les jardins et toutes sortes de bricoles.

Le respect de la propriété et les envahisseurs, — ça fait deux !

A plus forte raison, les moricaudes doivent subir tous les caprices des conquérants.

Malheur à celle qui ne voudrait pas marcher : il lui en cuirait !

Et les troubades, les ratichons, les missionnaires ne sont pas seuls à faire trente-six mille crapuleries aux indigènes : les fonctionnaires de tout calibre leur font la pige !

Dernièrement, une petite malgache, Raisoa, a été dépouillée de tout son saint-frusquin par un fonctionnaire qui, pour l'empêcher de protester, l'a menacée de la compromettre dans un complot de rebelles.

Mais ça, c'est de la gnognotte, comparé au coup tiré de longueur par l'un des hommes de confiance du général Gallieni ; ce sacripant n'était, autrefois, qu'un modeste interprète au service de l'armée.

Par quelles charogneries le bandit est-il devenu larbin à tout faire du général ? Mystère et tripotages !

Voici un de ses coups, que je coupe nature dans un quotidien :

« Rentrant à Tananarive vers la fin de 1895, il prétendit ne pas trouver intact le mobilier qu'il y avait laissé en 1894. Pour se dédommager de cette perte vraie ou fausse, s'empara d'abord d'une maison que le propriétaire tremblant fut obligé de lui abandonner. Puis, il s'adressa à un voisin indigène, Razafimaoly, citoyen honorable, et imagina de le rendre responsable de la disparition du mobilier en lui reprochant de ne pas l'avoir surveillé. Il l'attira dans un guet-apens de nuit et le força à signer trois billets à ordre par lesquels l'indigène reconnaissait lui devoir quinze mille francs.

« Le Tribunal civil, appelé à se prononcer sur la validité des billets, rendit contre l'interprète une sentence écrasante. Il constata que jamais l'interprète n'avait possédé de mobilier valant même le quart de cette somme et repoussa sa demande par les motifs que les billets avaient été extorqués par fraude, menaces et violences.

« Eh bien ! cet interprète n'a jamais été poursuivi au criminel. Le général le prit sous sa protection, et, maintenant, il est attaché à l'état-major et porte le brassard des officiers de ce service. On dit qu'il sera prochainement décoré ! »

Le décorer, ça c'est chouette ! Le bandit le mérite : la goutte de sang à sa boutonnière frimera bougrement bien.

Si seulement la gouvernance avait la jugeotte de décorer toutes les crapules, c'est ça qui simplifierait la question !

Au moins, on saurait qui on croise dans la rue !

Et les bons bougres qui gobent prendre mesure des croupions de scélérats n'auraient pas à se creuser le trognon.

Turellement, ce sacré animal n'est pas unique à Madagascar, — il y en a cinquante pour un qui ont fait autant que lui, sinon pire !

Voici les peccadilles d'un galonnard :

« Le 15 octobre 1896, le général Gallieni faisait fusiller le prince Ratsimanang. Le lendemain, un officier supérieur envoyait prendre chez elle la veuve du fusillé et en faisait sa maîtresse pendant quelques jours. Un peu plus tard, le même officier s'emparait d'une autre veuve, Rasoanorovèle, et lui donnait à choisir entre l'exil et son lit. »

Ce n'est là qu'un échantillon anodin des mœurs putassières des militariens. Il y a mieux !

C'est au point que la résidence générale pourrait arborer à son fronton le gros numéro qui distingue les marchands de chair humaine des autres commerçants.

Voyez plutôt :

Le 27 mars 1897, après avoir fait fusiller plusieurs dignitaires et chefs hovas, le commandant militaire envoya chercher leurs femmes, sœurs ou filles. On passa une sorte de révision et on retint les douze plus jolies, qui se virent contraintes de remplir le rôle de bayadères à une soirée donnée à la résidence générale. L'une de ces femmes était la sœur de l'ex-ministre des lois, une autre sa belle-sœur, une troisième la fille de Rainitrimba, gouverneur général de Marouvatna, qui servit la France aux côtés du résident Prado, une quatrième la fille de Rabanoume, un des fils du premier ministre mort à Alger.

Inutile d'ajouter, les bons bougres, qu'après avoir fait gigoter les malheureuses vaincues, la gradaille se les paya...

Vous croyez que des fourbis pareils vont faire bondir d'indignation nos braves opportunards ? Ah ouat, ils s'en foutent !

La radicaille ne bronche pas non plus, — et pas davantage les socialos à la manque !

Les uns et les autres ignorent-ils donc ce que je raconte ? Pas du tout, ils savent tout ça, — mieux que bibi, même !

Mais que, à Madagascar, la séquelle envahisseuse accumule crapuleries sur abominations, les jean foutre s'en tamponnent le coquillard : le drapeau national couvre ces vilénies..., ce qui ne change rien aux habitudes du torchon tricolore.

Et dam, tout ce que couvre cette chiffe est sacré !

Par exemple, si les gros mecs de France se foutent comme de leurs professions de foi, de ce qui s'opère à Madagascar, il n'en est pas de même des Malgaches.

Tout moricauds qu'ils soient, les bougres y trouvent un sacré cheveu.

Et ils n'ont pas tort, nom de dieu ! Ils font contre les envahisseurs français ce que faisaient nos paternels, — les Gaulois — au temps où César avec sa racaille de troubades romains envahissait notre patelin : ils se défendent !

Turellement, ça leur est cotonneux, étant donné leur infériorité d'armement.

N'importe, ils ne canent pas !

Et, ce qui prouve qu'ils sont loin d'être des toutres, c'est la façon dont ils font la guerre : au lieu d'user leur poudre à l'aveuglette et de déquiller, à la flan, n'importe quel pousse-cailloux qui se trouve au bout de leur flingot, ils choisissent leur gibier et font tout leur possible pour ne démolir que des gradés.

Ainsi, ces dernières semaines, dans un combat où, du côté des français, y a eu qu'un tué et cinq blessés, un commandant, nommé Huet, a reçu une balle dans la poitrine ;

Et de deux : à Manitirano, dans une escarmouche, les Sakalaves ont descondu le lieutenant Rauday ;

Et de trois : dans un grand soulèvement de Sakalaves, près de Miandrivazo, les galonnards ont encore salement trinqué : le capitaine Mazillier, les lieutenants Chambaud, Turquois et quelques autres ont été occis ;

Et de quatre : dans une autre bataille, toujours contre les fameux Sakalaves, trois gradés ont encore été déquillés.

Comme vous le voyez, les bons bougres, les galonnards reçoivent une sacrée purge !

Reste à savoir si les chiquenaudes administrées à ces gradés viennent toutes des malgaches ? Peut-être bien que oui,... peut-être bien que non... !

Au Dahomey aussi, en 1892, pendant l'invasion, beaucoup de galonnards français firent connaissance avec la camarde.

Et je me suis laissé dire que, plus d'un de ceux-là, fut déquillé par des balles françaises..., plus ou moins égarées ou rancunières !

En serait-il de même à Madagascar ?

Quelle que soit l'hypothèse admise pour expliquer le déquillement de tant de gradés, il n'en reste pas moins évident que les envahisseurs français, qui prétendent être allés à Madagascar pour y apporter la civilisation, N'y ont apporté que la syphilisation !

C'est a-dire la ruine, la famine et la dévastation sur toute la ligne !