Y a une mauvaise semaine pour les marchands d'injustice et pour leurs larbins de policiers. C'est au point que, si ça continue, les compagnies d'assurances sur la vie ne vont plus vouloir prendre la galette de cette engeance, crainte d'avoir trop souvent, et de trop fortes sommes, à carmer aux héritiers.

En effet, une série à la noire a foutu en deuil la confrérie des chats-fourrés, juste au moment où ils sortaient, tout guillerets, de la messe rouge.

La messe rouge..., les bons bougres savent de quoi il retourne : c'est une farce qui se joue tous les ans, à la fin des vacances entre ensoutanés et enjuponnés ; les jugeurs font vis-à-vis aux frocards, — et pourtant ce n'est pas un quadrille.

À la messe rouge, les avocats bêcheurs qui, l'an dernier, ont obtenu un respectable chapelet de têtes coupées font les farauds et sont enviés de leurs copains moins bidards.

Ils se reluquent de travers, et chacun se promet de faire des pieds et des griffes pour ramener la France à lui et remporter, dans le courant de l'année qui vient, un chapelet de caboches à faire crever de jalousie tous ses acolytes.

D'où le nom de Messe Rouge !

Mais, sans plus de ruminades, venons-en à la série à la noire qui, pour l'instant, fiche la puce à l'oreille des chats-fourrés.

C'est d'abord, à Paris, rue de Lacépède qu'un pauvre diable nommé Moreil a fait des siennes. Ce Moreil, au lieu de réussir à voler en grand, kif-kif un banquier, ce qui l'aurait mis à l'abri de toute chamaillerie avec les jugeurs, n'avait réussi qu'à barboter en petit. Aussi s'en était-il mal trouvé : on l'avait fichu plusieurs fois au bloc.

Il était sorti de prison de la veille ou de l'avant-veille, quand, rue de Lacépède, il se trouve nez à nez avec un roussin qui lui avait fait des mistoufles. La colère a empoigné Moreil qui, sans plus raisonner, a fourré deux balles dans la caboche du policier et s'est ensuite administré les quatre balles qui restaient au fond de son revolver.

Le roussin et sa victime ont été transportés mourants à l'hospice de la Pitié, — ils doivent être crevés à cette heure.

Et de deux : à Nogent-le-Rotrou, un purotin, Bloquet, débloqué le matin de la prison de Nogent-le-Rotrou, est allé relancer le procureur de la R. F.

Il paraît que l'ex-prisonnier était poivre. Ça se peut fichtre bien, car il n'en faut pas lourd à un pauvre diable qui sort du clou et qui a été sevré de vinasse, pour le fiche en ribote.

Quoi qu'il en soit, le purotin s'amène chez le chat-fourré et comme le jugeur, pris de trouille, voulait s'opposer à son entrée, il poussa la porte et laissa tomber un pain sur le gniasse de l'avocat bêcheur, qui en vit trente-six chandelles et, du coup, s'écarta pour livrer le passage.

Alors, le purotin, libre de ses mouvements, s'en donna à cœur joie : il farandola dans la turne de l'enjuponné, basculant les meubles et foutant tout le bazar en capilotade.

Rien ne serait resté debout, — les murs eux-mêmes auraient été culbutés — si la bonne du jugeur et aussi le jugeur n'avaient bramé au secours : ils beuglaient comme des putois qu'on écorcherait vifs !

Des voisins s'amenèrent mais, pas trop gourdes, ils se contentèrent de reluquer le tableau.

Un peu après, radinèrent deux pandores et un sergot ; à eux trois — avec l'aide de quelques andouilles — le purotin fut agrippé : il s'était réfugié dans la cuisine où, armé d'une lardoire, il roulait des quinquets en boules de loto.

Ce pétardier n'a fait de bobo à personne. — On n'a à lui reprocher que la casse et, si l'on veut, le marron administré au chat-fourré, — malgré ça son compte est bon !

Ce que les marchands d'injustice vont se revenger en le salant dur et ferme !

L'histoire du pétardier de Nogent est rigolarde ; il n'en est pas de même de la suivante, tout plein tragique et qui — malgré qu'elle se soit dévidée à Berlin — s'emboîte dans la série à la noire qui dégouline sur les justiciards.

L'autre matin, à six heures, le nommé Meyer Levy, gros magistrat de Berlin, qui perchait dans la Suhmstrasse, était réveillé en sursaut par deux jeunes gas armés de poignards qui l'ont lardé d'une telle façon que, trois heures après, le jugeur cassait sa pipe.

Quant aux meurtriers, ils se sont éclipsés comme ils étaient venus... Ni vu ni connu ! Ils se sont tiré leurs guêtres sans laisser leur carte de visite, de sorte qu'on ne sait ni qui ils sont ni d'où ils sortent.

Peut-être ont-ils jugé inutile d'expliquer les motifs de leur acte...

La série s'arrête à trois !

Je ne sais foutre pas si les jugeurs de notre fin-de-race sont superstitieux.

Leurs copains de l'ancienne Rome l'étaient bougrement : dès qu'ils voyaient le moindre mauvais présage, ils ne barguignaient pas, ils tournaient le cul et se ramenaient vivement d'où ils venaient.

Comme collection de mauvais présages, y a fichtre pas mèche de trouver plus vilain que la série qui s'est abattue sur le casaquin des jugeurs.

Et quelle veine si l'idée leur germait dans la cafetière, d'imiter leurs copains de l'ancienne Rome, et de s'en retourner en vacances.

Ce mauvais présage serait de bon augure pour le populo !

Il ne resterait qu'à inviter les gardiens de prison à aller retrouver leurs pourvoyeurs et à donner la clé des champs à leurs victimes.

Cette solution aurait le sacré avantage de pacifier la société, — sinon complètement du moins pour une bonne part.

En effet, presque toutes les horreurs dont nous pâtissons ont leur origine dans cette maudite prérogative de juger et de punir que se sont arrogée les grosses légumes.

Et comme il faut que les jugeurs légitiment leur existence, paraissent utiles, afin de se faire endurer par le populo, ils font tout leur possible pour couver des criminels et engendrer le crime.

Y a foutre pas à tortiller : ce n'est pas le jugeur qui résulte du crime et du criminel, — c'est le crime et le criminel qui sont la conséquence de l'existence des chats-fourrés.