Les 25 et 27 novembre prochains, des féministes participeront à la journée et à la manifestation nationale contre les violences faites aux femmes. Les anarchistes, par définition féministes, vont, bien entendu, participer à cette forme d’expression, afin de dénoncer un système dans lequel les femmes sont encore largement traitées comme quantité négligeable.

C’est bien, mais cela n’est pas suffisant. Les revendications anarchistes, au-delà d’une loi qui n’est jamais qu’un pis-aller même si elle est nécessaire au vu de la situation, s’adressent à toutes les femmes soumises à un quelconque joug, partout dans le monde, et aussi, bien évidemment, à tous les hommes. Comme les autres luttes, la lutte féministe doit se développer internationalement. C’est quand nous aurons fédéré nos efforts d’un endroit à l’autre, qu’une dynamique d’ampleur pourra trouver une expression forte qui pèsera sur les mouvements internationaux.

Dans cette optique, et pour préparer tout spécialement la Marche Mondiale des Femmes de 2005, la Commission Femmes de la Fédération anarchiste a contacté le groupe anarcha-féministe mixte de Prague, Anarcho-feminismus. Je vous livre donc aujourd’hui un rapide tour d’horizon de la situation des femmes en République Tchèque, et du travail effectué par ce groupe. Je remercie Jana, qui a répondu à mes questions.

Le groupe de Prague « Anarcho-feminismus »

Au départ, le groupe s’appelait Groupe du 8 mars. Le nom a été changé au début de 2004, afin de mieux en affirmer l’orientation idéologique. C’est un groupe mixte (4 hommes, une petite dizaine de femmes), qui se trouve être le seul en son genre en République Tchèque. Régulièrement, il organise des conférences sur des sujets comme « Les stéréotypes liés aux genres », « L’idéal de beauté dans les médias », « L’éducation anarchiste ». Les conférences ont pour but essentiel de faire prendre conscience aux gens qu’on peut agir autrement, qu’on peut mettre en œuvre dans sa vie des pratiques non-sexistes, par exemple.

Le groupe réalise aussi, deux ou trois fois par an, un journal entièrement rédigé en tchèque, Prima Cesta (Chemin direct), qui propose un ensemble d’analyses sur un sujet central, ainsi que des traductions de presse étrangère et une revue de presse. Toujours dans le souci de changer les comportements et de porter une conception solidaire de la vie en société, le groupe s’est aussi chargé d’organiser une colo anarchiste, pour la première fois l’été dernier. Les enfants ont beaucoup apprécié ce partage des responsabilités, et en redemandent déjà.

Qu’en est-il des liens d’Anarcho-feminismus avec les autres féministes ? Un seul autre collectif, le Centre pour l’Étude des Genres, coopère occasionnellement avec les anarchistes, par exemple en leur prêtant leur local, en échangeant des informations, ou en co-organisant la journée du 8 mars. En dehors de ce groupe, les autres organisations sont trop institutionnalistes pour envisager un travail commun.

Par ailleurs, l’anarchisme n’a pas encore bonne presse en République Tchèque : le régime communiste a laissé la trace de ses griffes… Les choses changent doucement, mais beaucoup de féministes se sentent très proches de l’anarchisme sans oser franchir le pas.

Être féministe en République Tchèque

Les féministes commencent à peine, depuis une dizaine d’années (fin du régime communiste), à sortir de l’ombre et à se déclarer comme telles et tels. Même les féministes les plus « anciennes », celles du Centre pour l’Étude des Genres, refusaient jusqu’à très récemment l’appellation de féministes. Cela est heureusement en évolution, et la camarade pense même qu’actuellement, le sujet devient de plus en plus populaire. Selon elle, c’est un fait à double tranchant, car d’un côté, le sujet intéresse réellement et profondément, de l’autre, certains individus et groupes profitent sans scrupules des subventions attribuées par le gouvernement ou les associations, dans le but de promouvoir recherches et campagnes sur des sujets féministes. En outre, les féministes tchèques sont encore victimes du préjugé à la peau dure « féministe = ennemie des hommes ». Cet engouement récent (un film sur les écrans, multiplication de projets sur la question des genres) a néanmoins le mérite d’attirer l’attention d’un plus grand nombre de gens sur les différents aspects des revendications féministes. Par exemple celles liées au monde du travail.

Au travail !

Le taux d’emploi des femmes est d’environ 90 % ! Comment expliquer ce chiffre incroyable ? Lorsque le régime communiste s’installe en 1948, l’idéal rouge exige que tout un chacun aille travailler, même pour une misère… Si l’écart des salaires est en moyenne de 19,5 % entre femmes et hommes en France, il atteint presque 25 % en République Tchèque. Plus le degré d’éducation est haut, plus l’écart se fait sentir avec acuité, pour approcher de 40 % entre deux enseignants d’université ! Dans certains emplois, le secteur public fait pire que le privé, pratiquant d’outrageantes différences de salaire. Traditionnellement, les professions dites « féminines » sont plus mal payées que les autres. Ainsi, assistantes sociales, infirmières, puéricultrices, enseignantes du primaire etc., sont beaucoup moins bien payées que la plupart des hommes, à qualification équivalente. Mais ces secteurs d’activité ont depuis peu tendance à voir arriver plus d’employés hommes, et comme par hasard, les salaires ont commencé à augmenter au même moment… Certaines entreprises exigent de leurs nouvelles employées, par contrat, qu’elles n’aient pas d’enfant pendant 4 ou 5 ans. Chez AHOLD (groupe international de produits alimentaires dont une branche est en République Tchèque), on n’autorise pas les femmes à aller aux toilettes aussi souvent que nécessaire. L’entreprise a même conseillé de faire porter un brassard rouge aux employées qui ont leurs règles, pour les autoriser à y aller un peu plus que les autres. Notez l’élégance de la proposition.

Et bien sûr, parmi les plus mal loties, les immigrées (ukrainiennes). Ces femmes sont de plus en plus présentes dans le secteur du nettoyage. Comme il s’agit, pour la plupart, d’immigrées illégales, leurs employeurs prennent jusqu’à la moitié de leur salaire et parfois retiennent leur passeport sans qu’elles puissent y redire.

Lutter ensemble

Il est évident que les points communs sont nombreux sur lesquels nous pouvons communiquer et travailler avec les anarcha-féministes tchèques. Ils le sont tout autant avec les anarcha-féministes d’ailleurs, puisque notre but commun reste de dénoncer et mettre fin au système capitaliste qui nous asservit, main dans la main avec le patriarcat. Nos différences d’expérience et de pratiques ne peuvent qu’enrichir le mouvement et le diffuser de plus en plus largement dans la société. Notre objectif pourrait être, dans un premier temps, de développer un langage international spécifique pour la Marche Mondiale des Femmes en 2005.

E.M.