Joseph Babinger
Haro sur les Juifs
Tel est le cri de guerre lancé par la gent clérical contre les sémites.
Elle serait grotesque, si elle n'était point douloureuse pour les prolétaires, cette croisade prêchée contre les juifs. Grotesque en ce sens qu'elle remémore, aux penseurs, aux philosophes, aux amis du peuple et de l'humanité, la fable de La Fontaine : « Les deux larrons et l'âne ». Douloureuse, parce que les prolétaires, comme l'âne de la fable, seront toujours bêtes de somme propres à porter le bât et à manger de la paille, tant qu'il se laisseront mener par n'importe quel larron qui saisira les rênes du pouvoir et les leurs.
Donc, Pierre l'Hermite, par la bouche de Drumont, a prêché la croisade. A sa parole chaude, enthousiaste et persuasive tous les soi-disant disciples du Christ — qui était juif — se sont levés en masse pour aller conquérir, non le Saint-Sépulcre, mais le Veau d'Or ! Du tombeau de Jésus et des lieux saints, il n'en est plus question ; de la pauvreté, de l'humilité, de la bonté, de l'amour du prochain qu'il enseignait, ils s'en moquent comme d'une guigne, c'est trop antique, tandis que l'or des juifs, c'est plus sacré, c'est plus fin de siècle. Avec l'or on achète tout : puissance, honneur, plaisir, conscience ; avec l'or, les petits comme les grands viennent se courber devant vous, on est maîtres de la terre et des cieux.
Sus aux juifs !
En me transportant à 3000 lieues dans les mondes sidéraux — par la pensée bien entendu — pour mieux juger du spectacle qui se passe sur la terre, je ne puis m'empêcher de jouir à la vue des Vampires qui s'entredéchirent pour savoir ceux qui succeront la dernière goutte de sang des prolétaires, on dirait des hyènes à la curée ; d'un autre côté quand je vois ces mêmes prolétaires, choisir parmi les écumeurs de bourse et les rastaquouères ceux qui les pressureront et les dépouilleront le mieux, je me dis : « Ils sont plus bêtes que moutons et ils n'en ont point leur bonté. Lui au moins — le mouton — ne choisit pas son égorgeur, tandis que l'être humain réclame son assassin ! » Et je m'écrie, en voyant tant de cruauté d'une part et tant de stupidité de l'autre : « Imbéciles ! Imbéciles ! Imbéciles ! Trois fois imbéciles ! ! !
Si nous sommes incapables de nous affranchir de nos maîtres et si nous ne sommes point assez intelligents et assez sages pour nous conduire ; si nous n'avons pas la force et l'énergie nécessaires pour briser les chaînes qui nous étreignent, nous enlacent, nous écrasent et si nous sommes assez lâches pour endurer les iniquités, les injustices, les exactions de toutes sortes, ayons au moins la dignité du mouton : laissons-nous égorger sans demander un bourreau ; si, au contraire, nous sommes assez parfaits et assez évolués pour vivre libre et sans maîtres, oh ! alors brisons nos chaînes, révoltons-nous, — moralement s'entend, car la force brutale n'appartient qu'aux inconscients — contre tous ceux qui, voudront attenter à notre chère liberté, contre tous ceux qui, sous une forme ou une autre voudront nous ramener à l'esclavage pour mieux nous exploiter, qu'ils soient, dans l'ordre spirituel, catholiques ou mahométans, juifs ou bouddhistes, spirites ou théosophes ; dans l'ordre politique, royalistes ou républicains, bonapartistes ou socialistes.
Nous n'avons que faire des luttes de partis, de religions, de castes. Qu'ils se déchirent, se tuent, s'exterminent ; notre rôle, dans leur querelle, doit être passif, jubiler si les combattants restent sur le carreau.
Nous n'avons pas à prendre parti pour ou contre les vendeurs de prières, de messes, d'eau bénite, de médailles et de scapulaires, pour ceux qui font payer en venant au monde et en partant : le Christ les a reniés, il les a chassés du temple ; pas plus que nous avons à prendre parti pour les circoncis qui possèdent des fortunes scandaleuses faites de la sueur de l'ouvrier. Les premiers prêchent la résignation, la patience, l'obéissance pour être agréable à Jésus — lui, le grand révolté. Les seconds, pour toute consolation, nous disent qu'il y a toujours eu des riches et des pauvres, des maîtres et des valets ; qu'un jour à venir nous serons, à notre tour, riches si nous sommes bons travailleurs, économes, laborieux. Ta ! ta ! ta ! C'est le cliché que l'on sert à la masse quand elle devient par trop menaçante.
Assez d'autorité, assez de résignation.
Les vrais amis du peuple ne lui parlent pas de se résigner ni de se donner des maîtres, mais ils leur disent : « Révoltez-vous — moralement — contre toute autorité et sachez-le bien, la résignation est une lâcheté ! Sus aux exploiteurs, qu'ils soit juifs ou catholiques, prussiens ou français.
J. Babinger