Il y a un peu plus d'un mois, le bruit s'est répandu tout à coup, à Paris, que les anarchistes allaient renouveler leurs sinistres exploits, qu'un comité central d'action venait de se former à Londres et que les meilleurs parmi les partisans de la propagande par le fait avaient déjà été envoyés à Paris avec la mission de faire sauter, après l'Élysée, le Palais-Bourbon, le Sénat, la Banque de France, le Crédit Foncier, sans oublier l'hôtel de la rue Laffitte, siège de la banque des Rothschild, et quelques autres immeubles appartenant à de gros capitalistes ou des magistrats ayant sévi contre les anarchistes récemment condamnés.

On annonça tout d'abord l'arrivée à Paris de Pini. Un journal publia alors, du célèbre propagateur par le fait, une interview qu'on discuta jusqu'au jour où une dépêche officielle, communiquée à la presse, fit connaître que Pini était toujours détenu au bagne de Cayenne.

Puis des nouvelles circulèrent de plus belles que Schouppe, le célèbre Placide Schouppe, l'alter ego du trop célèbre Pini, était à Paris et qu'il préparait une nouvelle catastrophe.

Pendant trois jours Paris eut peur. La préfecture de police était affolée. On voyait Schouppe partout, et tout ce bruit, toutes ces clameurs, toutes ces craintes, toutes les recherches, les investigations, les fouilles que l'on fit alors, aboutirent à l'arrestation d'un pauvre diable d'ouvrier qu'on appela « anarchiste Ferdinand » et de sa femme, et à la découverte d'une caisse enfouie dans la terre d'une cave, caisse qui ne contenait que quelques produits inoffensifs.

On sait que Ferdinand et sa femme furent relâchés peu de temps après. Ferdinand, fut condamné par la police correctionnelle à un mois de prison pour infraction à un arrêté d'expulsion et Dufournel n'eut que huit jours de la même peine pour insulte et rébellion aux agents. Au cours des débats, il ne fut nullement question d'anarchie.

Cependant, au moment où les journaux étaient pleins de détails sur ce qu'on appelait le grand complot et sur le danger que faisait courir à la société la présence à Paris de Schouppe, le hasard nous fit connaître l'adresse de Mme Schouppe.

Il nous parut qu'il pouvait y avoir quelque intérêt à voir, à interviewer la femme du trop fameux anarchiste. On se rappelle peut-être notre conversation, au cours de laquelle Mme Schouppe nous affirma que son mari n'était pas venu à Paris.

Elle ne croyait pas, disait-elle, que Schouppe eût pu jouer ainsi avec sa liberté ; mais qu'au cas où il aurait eu l'imprudence de faire le voyage, il serait certainement venu la voir, ne fût-ce que pour embrasser ses enfants.

La personne qui vit avec Mme Schouppe, M. X..., nous confirma, bien qu'avec une mauvaise humeur très marquée, le dire de sa maîtresse.

Or, il y a deux jours, nous avons reçu la lettre suivante. C'est une réponse de Placide Schouppe à l'interview que nous avons publiée de sa femme.

New-York, 15 août.

Monsieur le Directeur,

Un de mes camarades de Paris m'a envoyé le numéro du 26 juillet de votre journal qui relatait la conversation qu'un de vos rédacteurs eut avec ma femme.

Vous ne trouverez pas singulier, je l'espère, que je tienne à rectifier ce qu'il y a d'erroné dans cette entrevue, ne fût-ce que pour donner le change à certains camarades qui ne peuvent résister au besoin de partager leurs secrets.

À l'époque où les journaux annonçaient mon arrivée à Paris, le paquebot sur lequel je m'étais embarqué pour la Nouvelle-Calédonie entrait dans le port de New-York, d'où je vous écris ces lignes.

L'interview, monsieur, que vous accueillîtes dans vos colonnes est loin d'avoir produit l'effet de la désirer. Sans doute les paroles de votre rédacteur et la sincérité de ma femme contribueront à donner le change sur l'exactitude de la situation ; mais les gens perspicaces et la très honnête police de Paris savent très exactement par des amis de quelle honteux trafic ma malheureuse femme est la victime de la part de l'individu auquel vous faites allusion et qui doit avoir avec elle des liens de parenté par une lointaine ascendance.

M. X... cherche à vendre une partie de mon mobilier pour pouvoir payer trois termes arriérés qu'il doit à son propriétaire et déménager ensuite. Puis il louera un appartement à son nom, entraînera ma femme et mes enfants. Mais cela ne saurait plus durer ainsi, prétendant qu'il s'est installé à la maison par la suite de chaque velléité d'indépendance de ma femme, en la menaçant contre l'abandon de son mobilier ou le versement d'une somme de dix-huit cents francs. Voilà où est la vérité. Voilà l'individu qui prétend donner le change et dissimuler sous des dehors sentimentalistes l'infamie d'exploitation qu'il exerce.

Voilà le côté moral de l'individu que votre rédacteur a dépeint sous de si belles couleurs.

M. X... a dit aussi qu'il était venu à Pontoise pour me faire des aveux. C'est faux ! Absolument faux ! Ni lui ni ma femme n'ont plus à me faire d'aveux, je suis suffisamment édifié sur leur conduite.

Je connais trop M. X... pour que je prenne au sérieux les craintes qu'il a exprimées de vous voir publier ses déclarations. M. X... sait très bien que l'Écho de Paris a un trop grand tirage et que tout Paris parlait de notre arrestation dans sa maison en juillet dernier.

Enfin, il a déclaré qu'une certaine agitation régnait parmi les réfugiés de Londres ; c'est encore là une erreur. Si nous, anarchistes, avions voulu, les événements qui se sont passés au mois de mars n'eussent été qu'un jeu d'enfant.

Pour mon compte personnel, après mon évasion, je pouvais parfaitement vivre en Nouvelle-Calédonie, où la vie est plus facile et moins chère qu'en Europe. On ne me recherchait pas. Mais, ne voulant pas être séparé de mes amis, j'ai tout risqué pour m'échapper. J'ai payé le prix de la liberté, et j'ai trop conscience de la mission qu'avec mes nombreux amis nous sommes assignée dans le monde pour toucher à cette liberté par sentimentalisme. J'ai trop souffert, j'ai trop enduré, j'ai trop lutté contre le ciel, la forêt vierge, les eau, les bêtes et surtout contre les hommes pour ne pas aimer la liberté. Les sentiments de l'endurcissement du cœur commencent à s'en détacher ; seuls les béats d'esprit ne voient que la surface. Je n'ai plus d'amour pour ma famille, je l'abandonne sans regrets ; j'abandonne les misères, les peines passées et tous les exploiteurs qui vivent dans votre monde. Vous voyez par ce qui précède combien votre police a tort de demeurer constamment aux trousses de ma femme et de divulguer sa vie.

Elle devrait me connaître cependant, et savoir que lorsqu'on a quitté un pays sans esprit de retour, on n'y revient pas.

J'aime trop mes enfants et ma conviction est trop forte pour ne pas tout faire pour les oublier.

Ce jour-là sera proche, je l'espère, et le chemin me sera préparé par des événements qui ne sauraient tarder à se produire maintenant.

En attendant, je continuerai à souffrir de la situation que vous n'avez pas hésité à révéler dans votre journal, car je connais trop le public en France en révélant ma situation pour espérer en une amélioration.

Veuillez agréer, Monsieur, mes civilités.

PLACIDE SCHOUPPE

L'enveloppe de cette lettre porte la suscription : Monsieur, M. le directeur de l'Écho de Paris, 16, rue du Croissant, Paris (France). Le timbre a été oblitéré par un cachet de forme ovale, au milieu un cercle entouré de gros traits noirs.

La poste a, sur l'enveloppe, apposé deux cachets, l'un porte ces mots : Brooklyn patria Aug 15 - 7 P.M. 9. L'autre New-York Aug 15 - 10, 30 P.M. 1892.

Tout semble établir l'authenticité de cette lettre. Cependant, nous avons tenu à en avoir la confirmation de Mme Schouppe elle-même.

À cet effet, nous nous sommes rendus de nouveau chez Mme Schouppe.

Du premier coup, à la vue de l'écriture, une écriture très belle, élégante, souple, avec des pleins et des déliés de sergent-major, Mme Schouppe s'écrie :

— Ce n'est pas l'écriture de mon mari ! Il avait une grosse écriture, hésitante, une écriture d'enfant.

Nous faisons remarquer qu'au bagne, Schouppe a pu être employé dans des bureaux, a pu devenir un véritable calligraphe. Mme Schouppe esquisse une moue d'incrédulité. Nous donnons lecture de la lettre.

Au premier mot, Mme Schouppe, qui souriait d'un petit air sceptique, prend une figure sérieuse et bientôt, à mesure que la lecture se poursuit, elle a de petits hochements de tête qui semblent approuver, et quand nous avons terminé, elle a une grosse protestation.

— Qu'est-ce qu'il veut dire avec ses vertébrés aquatiques... M. X... est un très honnête homme et j'ai pour lui une très grande reconnaissance. Cependant, Schouppe dit des choses très vraies... et je reconnais cette manière d'écrire... Oui, cette lettre est de mon mari... Il conte là des choses que lui et moi seulement nous connaissons. Dans tous les cas, s'il n'a pas écrit la lettre, il l'a dictée, et il l'a dictée certainement à l'un de ses plus intimes amis.

Nous avions la confirmation que nous souhaitions. Nous devions donc nous rendre à la prière de Schouppe, de publier sa lettre.

Mais un point nous avait frappés dans cette lettre ; cette phrase que dans le texte nous avons soulignée.

Le chemin me sera préparé par des événements qui ne sauraient tarder à se produire maintenant.

Que voulait dire Schouppe ? Laissait-il entendre que de nouvelles explosions allaient avoir lieu ?

À la préfecture de police, au parquet, où nous nous sommes renseignés, nous avons acquis la certitude qu'en effet on craignait pour très prochainement de nouvelles catastrophes.

Et nous avons surtout appris que M. Atthalin, dans la peur de voir survenir quelque malheureux événement, avait longtemps hésité à partir en vacances, à s'éloigner de Paris.

Jusqu'à présent, les craintes de l'honorable juge ne se sont pas justifiées et espérons qu'elles ne se justifieront jamais.