La Révolte
Commencement de la fin
Un grand fait prime en ce moment tous les autres le sort de nos amis de Chicago. A Chicago, sept vaillants précurseurs de la grande révolution sociale voient avec un calme digne des grandes épopées du passé, les jours et les semaines s'écoulant, les rapprocher du matin, où, enchaînés et garottés, ils vont être livrés au bourreau pour être étranglés, comme on étranglait jadis un chien.
Ils voient les journaux, et ils lisent dans ces productions les plus abjectes de la bourgeoisie moderne, la joie cannibale avec laquelle les lâches trembleurs savourent les détails de l'exécution. On discute dans ces sales feuilles si les anarchistes vont être pendus un à un, ou bien par deux à la fois, en gardant Parsons à la fin, pour être pendu seul. On raconte en en savourant les détails, comment des expériences se font en ce moment pour voir si on nelpeut pendre tous les sept à la fois, en se servant de l'électricité pour faire tomber les sept trappes à la fois et lancer les sept corps dans l'espace d'un clin d'œil.
Lequel des projets produira plus d'effet ? C'est la question qui préoccupe la presse bourgeoise.
Les bourgeois savourent la nouvelle que des femmes de la prison de Chicago cousent les sept linceuls et insultent celles qui ont refusé de prêter la main à cette sale besogne. Les insultes les plus lâches accompagnent nos amis à la tombe ; chaque jour en apporte de nouvelles.
Et nos frères attendent calmes la mort. S'ils demandent quelque chose, s'ils supplient de quelque chose leurs frères libres, c'est de ne pas faire appel, de ne pas s'adresser encore une fois à des juges bourgeois, de ne pas avoir la faiblesse de croire un seul instant que des juges bourgeois peuvent valoir mieux les uns que les autres, de ne pas manquer au principe.
Qu'on nous exécute le 11 novembre, cela profitera au mouvement ouvrier ; le jour de notre exécution sera le commencement de la fin ! voilà leur seule réponse. Ils ne cessent d'insister, d'appeler la mort dans leurs appels adressés à la presse du fond de leur cachot.
Toute la lâcheté de la bourgeoisie — de cette classe qui vit de petite rapine et de petit vol, au sou le sou, sous la protection des revolvers de la police, s'est fait jour cette fois-ci dans toute sa nudité. Dans toute cette classe immense il ne s'est même pas trouvé quatre avocats de talent pour défendre une thèse touchant de si près à la défense de leurs fameuses libertés politiques. A part un enthousiaste de la génération passée, il ne s'est même trouvé personne pour défendre ces libertés menacées sans se le faire payer plus que royalement ! ! Pas un seul journal n'a vu dans les faits de Chicago un des accidents inévitables de la lutte entre riches et pauvres.
Mais il s'est trouvé tant de trembleurs pour savourer avec délices les détails de l'exécution ; tant de lâches qui, s'ils se trouvaient face à face avec un travailleur armé, s'empresseraient de faire une profession de foi socialiste ; tant de traîtres tels que George et Powderly, un bourgeois et un travailleur, montés sur les épaules des travailleurs en leur faisant miroiter un meilleur avenir et lâchant la cause dès qu'il s'est agi de lutter courageusement pour cet avenir ! Tant de bassesse, tant de vilenie rancunière, qu'on n'est plus à se demander si ces Yankees assoiffés d'or valent mieux que les cocottes et les cocodès de Versailles.
Oui, cette exécution sera le commencement de la fin. On ne saurait lire la presse ouvrière américaine depuis dix-huit mois sans être réellement frappé, stupéfait, de l'immensité du mouvement socialiste né des évènements de Chicago. Que l'on lise seulement l'historique du mouvement en Amérique depuis le 1 mai, on ne peut le faire sans s'écrier : Cet inconnu qui jeta la bombe a fait à lui seul toute une révolution !
L'agitation faite par la condamnation a poussé davantage le mouvement. Les conférences de celles de la brave Madame Parsons, les meetings de Union Hill et de Union Square, celui qui les suivit et où la police n'osa pas attaquer le peuple armé. Enfin, tout ce flot d'idées jetées par le procès dans la masse ouvrière et jusque dans les rangs des Chevaliers du Travail, il faudrait des pages pour relater tout l'immense travail de pensée qui s'est fait depuis.
Et si l'exécution a lieu, nos amis mourront avec la ferme conviction qu'ils ont ouvert une nouvelle page de l'histoire. La guerre, sans trève ni merci, s'en suivra. Le gouffre entre les deux classes sera tranché. Il faudra des cadavres pour le combler. Soit ! Les bourgeois l'auront voulu.
Mais, ce sera la guerre — la guerre à toute cette immense machine hypocrite, abjecte, que l'on appelle la civilisation bourgeoise au dix-neuvième siècle.