Most — arrêté à New-York pour des discours et condamné d'avance à subir les travaux forcés. L'état de siège à Chicago : journaux anarchistes prohibés, réunions anarchistes défendues ; la police — armée de fusils ; les mitrailleuses Gatling — postées au coin des rues. Voilà le bilan de la semaine pour la République démocratique.

À Londres, le peuple a été battu dimanche ; trente mille volontaires bourgeois sont appelés pour renforcer la police. Lords et épiciers défilent, prêtent serment d'assassiner le peuple avec l'impunité accordée par la loi bourgeoise au coup de bâton plombé et du brassard de policier. Des dizaines de mille francs souscrits, mais non plus pour venir en aide aux affamés, mais pour récompenser ceux qui les assomment. Lâchés par les meneurs qui parlent soumission et légalité, lâchés par leurs idoles de jadis, les travailleurs de Londres acceptent l'interdiction de leur square, et vont manifester au parc, jusqu'à ce qu'une nouvelle interdiction leur défende l'accès.

En Allemagne, trente-huit socialistes vont expier en prison leurs idées humanitaires. D'autres vont les suivre : les prisons sont déjà remplies.

En France, l'attention absorbée par les tripotages des bourgeois de demain, on veut imposer au peuple, muet et indifférent, soit la dictature militaire d'un Boulanger qui vendra au plus offrant son épée rougie du sang de la Commune et sa popularité auprès des crétins.

Enfin, en Russie, des groupes se constituent pour reprendre la guerre contre l'autocratie. Ils fabriquent néanmoins de nouvelles bombes qui sont découvertes, arrêtées et embastillées, avant même que les bombes eussent parlé d'elles-mêmes dans la rue.

Voilà la semaine.

La bourgeoisie triomphe.

Mais, elle ne s'aperçoit pas qu'à côté, l'arène universelle de la France, tout un régime s'effondre. Tout un régime bâti sur la fraude, le vol, la brigandage, se montrant soudain à nu, avec tous ses vices immondes, ses généraux avancés par des filles publiques, ses ministres attachés aux jupons des tenteuses de garçotte, son administration de tout grade faisant main basse, et sur le mieux-mieux, sur les uns arrachés au paysan, à l'ouvrier.

Elle ne s'aperçoit pas, dans sa joie, du gouffre qui vient de se creuser à Londres entre travailleurs et politiciens de toute nuance — radicaux-athées, libéraux-mimeurs et conservateurs, s'inspirant à ceux-ci un dégoût profond avoué pour tout ce qui touche au Parlement, de près ou de loin, — pour tout ce qui siège ou aspire à siéger dans la parlotte.

Elle ne s'aperçoit pas qu'en Allemagne même, où les travailleurs semblaient si bien enrégimentés à la queue des farceurs en politique, la révolte a aussi éclaté contre les meneurs, les forçant à suivre le réveil révolutionnaire des masses, ou à s'en aller rejoindre les bourgeois. Elle ne se rend même pas compte de ce que signifie cette voix des travailleurs disant aux dieux de la démocratie sociale : « Assez de baver sur les anarchistes ! Ils sont nos frères, dévoués comme nous à la cause de la Révolution sociale ! »

Le bandeau tombe des yeux des travailleurs. Le prestige du politicien s'en va. Le prestige de la haute pègre est traîné dans la boue. Le sillon se creuse entre le travailleur qui veut la Révolution sociale tout de bon et le bourgeois qui cherche à l'escamoter.

Ils croient avoir vaincu parce qu'ils ont décimé nos rangs et enlevé tant de nos combattants les plus énergiques !...

Mais les jeunes sont prêts là, prêts à reprendre l'œuvre avec toute l'ardeur, toute l'honnêteté, tout l'enthousiasme de la jeunesse. Et, ne sait-on pas qu'il y a des moments historiques où la persévérance est impuissante ? Quand un vieux monde s'effondre, le sang versé amène de nouveaux combattants. Ils reprennent l'œuvre commencée avec toute la fougue de ceux qui ont des cadavres à venger. Sachant aimer, ils savent haïr, et l'amour ardent de l'avenir, leur haine ardente du passé, leur donnent une force d'action que rien n'arrêtera.