La Révolte
Le Meeting des Anti-patriotes
Nous avons enfin entendu battre le cœur de Paris, du Paris travailleur. Nous avons entendu sa pensée, son avis sur la guerre qui est depuis si longtemps une menace toujours suspendue sur nos têtes.
Déjà, en ayant vu, toute la semaine, les affiches intactes et toujours entourées par les ouvriers qui commentaient l'appel de la Ligue des Anti-patriotes, nous ne pouvions douter du succès du meeting et de l'influence morale qu'il aurait sur les travailleurs. Dès deux heures, l'immense salle Favié commence à se remplir et, lorsque, à 2 heures et 1/2 l'on ouvre la séance, plus de 3 000 personnes se pressent dans les galeries et la piste de la danse.
Point de bureau. Les orateurs s'inscrivent sur une feuille de papier et prennent la parole à leur tour au milieu du plus grand calme. Un membre de la Ligue des Anti-patriotes donne lecture d'adresses et de lettres des groupes de Bessèges, Toulon, La Seyne, St-Étienne, Le Chambon, Vienne, Calais, etc., qui de tous les travailleurs, s'associent de cœur à la manifestation des travailleurs parisiens. Puis les discours commencent.
Tous les orateurs, appartenant aux groupes anarchistes, à la Ligue des Anti-patriotes, aux groupes cosmopolites, se prononcent contre la participation des travailleurs à la guerre internationale. Tous montrent sous tous ses aspects la nécessité de la seule guerre qui puisse intéresser les ouvriers, la guerre contre le patron, l'affameur ; contre le fonctionnaire, l'oppresseur.
Et pendant plus de trois heures, nous avons entendu les travailleurs applaudir les idées de révolution, de solidarité internationale, de cosmopolitisme.
Cette manifestation est pour nous d'un intérêt primordial.
En effet, quel serait le sort de la Révolution prochaine si elle s'arrêtait aux frontières d'une nation, si les révoltés, après avoir détruit leurs tyrans, se parquaient dans les sentiments que ceux-ci leur ont inculqués et se regardaient en chiens de faïence parce qu'un ruisseau ou une montagne sépare le sol où ils vivent en deux parties distinctes, dont les habitants doivent être hostiles les uns aux autres ?
Au nom de quelle idée, de quel principe, les révoltés demanderaient-ils aide et solidarité à leurs frères de misère s'ils étaient divisés par les haines de race et de langage ?
C'est ce qu'ont demandé les orateurs, et les travailleurs leur ont répondu : Non, ces haines ne doivent plus exister, n'existent plus.
De l'aveu de M. de Bismarck lui-même, le grand levier des victoires de la Révolution Française a été le sentiment de liberté qu'elle faisait vibrer dans le cœur des autres peuples. Ce levier, les travailleurs l'ont ramassé dimanche en déclarant tous les opprimés frères et solidaires, en déclarant qu'ils ne se combattront pas entre eux, mais qu'ils s'aideront mutuellement à s'affranchir en se débarrassant de leurs exploiteurs.
C'est là un gage précieux que les ouvriers parisiens viennent de donner à la Révolution, nous l'acceptons avec empressement.
Mais si nous devons être solidaires des travailleurs étrangers, ceux-ci le seront-ils à notre égard ? Lancés par leurs maîtres, ne viendront-ils pas nous égorger et nous forcer à les combattre ? Si nous pouvons nous prononcer en principe contre la guerre n'est-il pas à craindre que les travailleurs étrangers nous obligent à la faire ? Telle est la question qu'est venu poser à la tribune M. Gelez.
Les rires railleurs, les murmures ironiques qui ont accueilli ses déclarations filandreuses et inachevées, ont été la meilleure réponse à ses insinuations. Avec son intention bien arrêtée de ne pas froisser l'auditoire, le bonhomme a dû tourner autour de la question, ne pas la formuler nettement, et conclure par un appel à la solidarité humaine, union de la quelle il ne s'est pas expliqué.
Eh bien, cette union des travailleurs existait à ce moment même. Non l'union sous la férule d'un Bismarck, mais l'union de cœur des opprimés sur une idée, sur un sentiment commun, celui de la volonté de s'affranchir, celui de la solidarité humaine. Et les orateurs anarchistes ont eu beau jeu pour lui répondre que le désir de revanche, les haines nationales s'éternisant, cela n'avait pas de raison de cesser, et que c'était là le plus grand obstacle à notre émancipation.
Oui, les travailleurs l'ont compris, ils l'ont dit : « Peu nous importe comment nos maîtres s'y prendront pour fomenter la guerre. Nous ne combattrons pas nos frères, nous combattrons nos ennemis communs : le capitaliste, le fonctionnaire. Notre guerre à nous, c'est celle contre le capital, contre l'autorité. »
Le spectre de l'invasion étrangère, de l'ouvrier étranger venant manger notre pain a fait son temps, il n'effraie plus. Encore un fantôme qu'il faut mettre au rancart, remiser au musée des antiques.
Les travailleurs comprennent aujourd'hui que notre civilisation imparfaite est la même partout ; que partout les hommes, ayant les mêmes instruments, les mêmes moyens de production, les mêmes lois générales, les mêmes besoins, subissant la même exploitation et la même oppression, souffrent également des mêmes maux. (Il n'y a plus que les candidats et les membres de l'Académie des sciences politiques et sociales qui ignorent cela.) Ils savent que partout l'esprit de révolte se répand, attaquant les mêmes abus, proclamant le même remède : la suppression de l'inégalité économique, du pouvoir de l'autorité.
Telle a été la déclaration du peuple parisien dimanche passé.
Et pendant qu'à la salle Favié, tous les cœurs étaient unis dans ces pensées, que faisaient les patriotes ? Combien étaient venus dans la salle, ouverte à tout le monde, défendre le carnage et la gloire sanglante du Moloch contemporain, la Patrie ?
Ils pouvaient bien être une quinzaine d'ouvriers trompés qui, dans leur foi simpliste, ont cru devoir pousser quelques cris solitaires de « Vive Boulanger ! vive la Patrie ! ». L'un d'eux a affronté la tribune et est venu déclarer que « né Français, il aimait la France et que tous les citoyens présents étaient Français ».
— Non !
Comme le dit Le Figaro, ce non a été une vocifération lancée par toute la salle, un défi suprême jeté à leurs exploiteurs par trois mille ouvriers instantanément.
« Non, nous ne sommes pas Français, nous ne sommes plus des sauvages prêts à nous ruer sur d'autres, sur les ordres d'un maître. Nous sommes des hommes et, à ce titre, tous les hommes sont nos frères. »
Et c'est ce sentiment qui a fait applaudir si chaleureusement l'orateur qui est venu rappeler qu'à Chicago sept des nôtres sont condamnés à mort. Tous se sont sentis solidaires des condamnés.
Il appartenait à Paris, aux travailleurs qui ont arrosé de leur sang tant de révolutions, de proclamer cette fière déclaration d'humanité. Il l'a fait et aujourd'hui nous pouvons constater, comme le faisaient Arthur Young et Anacharsis Cloots à la veille de 1789, que l'idée de cosmopolitisme s'est immensément développée et qu'elle sera le palladium de la Révolution Sociale.
À nous de tenir la main à ce que l'on ne l'escamote pas et à la propager le plus possible.
LA RÉVOLTE