Le Trafalgar Square

      Les orateurs

      Le drapeau rouge

      Les rixes

      La municipalité

      Les charges de police

      La résistance

      Les socialistes

Le Trafalgar Square

Durant toute la semaine précédente des manifestations des ouvriers sans travail ont eu lieu à Londres. Depuis quelque temps déjà, de nombreux travailleurs, réduits au chômage et à la misère, avaient pris coutume de se rassembler sur cet immense square de Trafalgar. Des centaines y passaient la nuit, faisant de leur mieux pour avoir un moment de sommeil sur les pavés ou sur les bancs, entre deux tournées de policemen qui viennent de temps en temps réveiller les dormeurs et les forcent à circuler.

Des messieurs et des dames charitables avaient aussi pris l'habitude d'envoyer vers minuit un char pour distribuer du thé et du pain aux malheureux habitants du square. De temps en temps un philanthrope y venait aussi avec son char, inviter les garçons à venir habiter son asile, où ils reçoivent la nourriture et quelque instruction. Il paraît que les garçons y sont assez bien traités, et au bout de quelques jours l'asile fut rempli ; le fameux char qui emportait chaque soir une vingtaine de garçons ne vient plus depuis quelque temps.

Le matin venu, tous ces habitants du square se levaient et partaient les uns en quête de quelque travail occasionnel, les autres pour dormir quelques heures dans les parcs si le temps le permet, bien entendu.

Les orateurs

Inutile de dire que le nombre des habitants du square allait toujours en croissant. Cette année-ci l'hiver est arrivé très tôt, très rude du coup, et les privations des travailleurs sans travail se sont soudainement accrues, en même temps que l'espoir de trouver du travail a dû s'évanouir ; le commencement des gelées c'est la fin des travaux d'occasion sur lesquels un journalier peut compter.

Quelquefois, un des unemployed, un des inoccupés haranguait sur la place ses compagnons de misère, pendant qu'on se concertait sur ce qu'il y avait à entreprendre dans la journée. Il surgit tout naturellement parmi les inoccupés deux ou trois hommes dont les discours furent écoutés plus attentivement que les autres, et c'est ainsi que la statue de Nelson, qui se dresse sur le square, devint peu à peu le lieu des meetings des inoccupés de tout Londres. Le square a d'ailleurs déjà la tradition pour lui, car c'est de là que partit en février 1886 cette foule d'inoccupés qui saccagea quelques magasins et jeta une terreur si salutaire parmi les riches de Londres.

Le drapeau rouge

La semaine passée, ces meetings commencèrent à compter leurs auditeurs par plusieurs centaines, d'abord. Comme il faut quelque chose, sur ce square si vaste, pour attirer sur l'orateur l'attention des hommes qui circulent, chaque orateur s'improvisait un drapeau avec un chiffon quelconque — un mouchoir, pour la plupart, attaché à un bâton et levé aussi haut que possible par un gamin quelconque qui s'improvisait porte-enseigne auprès de celui qui parlait.

Et ici encore, tout naturally il arriva que ceux qui parlaient sous le mouchoir rouge, ou noir, exprimaient mieux les pensées de la foule ; si bien que, sans intervention aucune des socialistes, le drapeau rouge, souvent accompagné du drapeau noir, devint le signe de ralliement de la grande masse.

Aussitôt que le bruit se répandit à Londres que les unemployed tenaient leurs meetings à Trafalgar Square, des milliers d'ouvriers sans travail commencèrent à affluer aux meetings, se groupant là où les drapeaux rouge et noir flottaient sur le square. Les meetings devinrent imposants.

Les rixes

Le 14 octobre, le jour où les socialistes étaient réunis pour manifester leur indignation contre la condamnation de Chicago, plusieurs milliers de travailleurs, drapeaux rouge et noir en tête, décidèrent d'entreprendre quelque chose. Ils se rendirent en cortège chez le lord-maire de Londres pour lui demander du travail.

Le gros marchand, qui fait le maire de Londres cette année-ci, refusa de les recevoir. La police répondit, pour lui, que ceux qui n'avaient pas de moyens d'existence n'avaient qu'à aller au workhouse. Or, on sait que le workhouse c'est tout bonnement la prison où l'on enferme ceux qui sont jetés dans la rue par les crises de l'industrie.

Les ouvriers sans travail refusèrent net. Car — et ceci est un trait important du mouvement cette année-ci — les travailleurs qui chôment ne veulent plus rien entendre parler du workhouse. Individuellement et en masse, ils demandent qu'on les emprisonne plutôt que d'aller au workhouse. Aussi, à ces gredins qui les y envoyaient, la réponse fut : Mettez-nous en prison !

— Nous ne le pouvons pas !

— Et si nous pillions les boutiques des boulangers ? demanda un des délégués.

Là-dessus ordre de circuler, charge de la police. La manifestation fut refoulée de la Cité et lorsqu'elle se réunit de nouveau sur le square, la police chargea la foule.

Tous hommes affaiblis par la misère, sans armes et même sans force musculaire — la plupart n'ont rien mangé depuis deux ou trois jours — les inoccupés furent vite dispersés par les gros gaillards de la police qui les assommaient à coups de poing.

Un de leurs orateurs, George, vint le soir au meeting de protestation, se plaindre de l'attitude brutale de la police, et annonça que le lendemain le meeting aurait lieu de nouveau sur la place de Trafalgar.

La municipalité

Le meeting eut lieu, et de nouveau la foule alla trouver le lord-maire. De nouveau le maire était invisible, mais un de ses aides, l'alderman Knight, reçut une partie de la députation. C'est-à-dire que six hommes s'offrirent pour faire partie de la délégation, et sur ces six il se trouva que trois étaient aux gages de la police. Précisément ces trois furent reçus par Knight qui refusa de voir les trois autres. La farce avait été évidemment arrangée à l'avance.

Ce Knight, un homme assez bête, fit une harangue de laquelle les travailleurs n'avaient qu'à conclure : la municipalité ne ferait rien. Cependant, ils devaient se tenir tranquilles, car — selon cet imbécile — le luxe des riches fait vivre les pauvres, et si les riches sont effrayés par les manifestations, ils ne vont plus faire de fêtes et ne donneront plus de travail aux pauvres et ainsi de suite.

Les charges de police

Lorsque la députation rendit compte de sa mission à la foule du square, celle-ci donna une bonne leçon à l'un des trois mouchards (les deux autres avaient fui), puis elle voulut se mettre en marche, en cortège, vers la Cité.

Alors ce fut une charge régulière de la police à pied et à cheval, contre la foule qui fut bientôt dispersée sous une pluie de coups des policiers.

La résistance

Puisqu'il y avait eu rixe, charge de la police, arrestations et blessures, la foule tripla le lendemain. C'est un trait distinctif du caractère anglais, et surtout des travailleurs de Londres. Plus de trois mille hommes se réunirent donc le lendemain sous le drapeau rouge.

La manifestation, déjà plus imposante, lutta avec la police. Et depuis le 16 octobre, chaque jour il y a meeting des inoccupés au Trafalgar Square et bagarre.

Dès que la foule devient compacte, la police se met à la disperser. Alors un détachement de la foule, obéissant à un mot d'ordre passé clandestinement, se reforme dans une rue voisine et se met en marche dans l'une des grandes et riches rues qui aboutissent au square. Drapeau rouge en tête, il gagne le grand parc des riches, le Hyde Park, et de nouveau un meeting est tenu sur les pelouses du parc.

Chose frappante. Divers orateurs ont essayé divers drapeaux. Aucun n'attire la foule. C'est vers le drapeau rouge que courent les affamés.

Alors, chaque jour, une rixe s'engage autour du drapeau. On le défend, on riposte avec des pierres apportées d'avance.

Un jour, la rixe devint sérieuse. Brisant les grilles en fer du parc et s'armant de ces piques improvisées, cassant de grosses branches aux arbres, les affamés se sont battus avec acharnement, mettant en déroute les petits détachements de la police.

Ce n'est que la police à cheval qui réussit à mettre en déroute les petits groupes de travailleurs. Et encore se reforment-ils aussitôt dissipés.

Les socialistes

Les socialistes viennent enfin de sortir de l'inaction. Par un manifeste assez bien rédigé, la Fédération démocratique déclare qu'elle va organiser les meetings pour mieux pouvoir résister.

Comme la Fédération est populaire parmi la foule des vrais va-nu-pieds de Londres, il faut s'attendre à de grands meetings. Il paraît que déjà la police a résolu de mettre une sourdine à son zèle et le meeting de dimanche passé a eu lieu sans intervention des policiers.

Les mesures proposées par la Fédération démocratique sont :

  1. Journée de huit heures dans tous les ateliers et chantiers de l'État et des municipalités.

  2. Augmentation de 10 000 facteurs de la poste, les revenus postaux donnant un excédent de 62 millions de francs par an et les facteurs travaillant des douze heures par jour (cette demande répond à une agitation récente contre le sur-travail des facteurs).

  3. Mise en culture de terres en friche ou sous pâturages par des associations de travailleurs échangeant les produits agricoles avec des groupes de travailleurs de l'industrie.

Si ces mesures pouvaient être mises en pratique, elles auraient pu, peut-être, soulager la misère pour quelques mois. Mais, on est sûr d'avance qu'aucune ne sera mise en pratique.

D'ailleurs, les chiffres donnés par le manifeste, et que nous considérons justes, donnent la mesure de l'étendue des mesures à prendre.

Dans les trades-unions, cette aristocratie du travail, 12 % des membres, soit un huitième, sont sans travail. On comprend que la proportion est bien plus grande pour les journaliers.

D'autre part, il résulte d'une enquête partielle faite par le Parlement pour certains districts de Londres, que sur les 4 1/2 millions d'habitants de la capitale, plus de 130 000 doivent être sans travail, ce qui, avec leurs familles, donne déjà plus d'un demi-million d'êtres humains sans moyens d'existence, sans compter plus de 90 000 paupers, c'est-à-dire pauvres avérés, maintenus aux frais de l'impôt pour les pauvres.

Plus d'un demi-million d'hommes, femmes et enfants manquant de nourriture. Que faut-il faire ?

Notre réponse est simple : Les nourrir d'abord ! Prendre la nourriture où qu'elle se trouve et les moyens de l'acheter où qu'on puisse les prélever sur les riches ; et organiser les subsistances ; voilà selon nous, la seule chose qu'il y ait à faire dans ces conditions.

Quant à produire, quant à organiser des travaux productifs, on verra cela plus tard. Nourrir d'abord, et non par la charité, refusée carrément par les affamés, mais de plein droit.

Ils ont assez travaillé. Ils ont plus de droit à la vie que les oisifs.

Dimanche dernier, les socialistes de Londres ayant joint le mouvement des sans-travail, l'affluence au Trafalgar Square a été énorme. Inutile de dire que les socialistes ont exposé leurs idées tout au long et que la foule qui se pressait autour des orateurs, plus de 15 000 hommes, a reçu avec acclamations surtout les discours les plus nettement socialistes.

Ensuite, enfilant la grande rue de Whitehall qui mène au Parlement (le Parlement ne siège pas en ce moment) la foule a marché, drapeau rouge en tête vers la place de Westminster. Là, un meeting fut tenu de nouveau, pendant que quelques milliers de travailleurs faisaient irruption dans la cathédrale, pour engueuler un petit peu le beau monde réuni et le prédicateur.

Lundi, de nouveau immense meeting de plus de 15 000 travailleurs sur le Trafalgar Square. La police ayant reçu ordre de laisser faire dès dimanche, tout s'est passé sans aucun incident.

Tout ce déploiement de forces des socialistes est imposant, il est vrai. Mais puisque la Fédération ne propose rien en dehors des voies parlementaires, il est évident que les ouvriers sans travail vont être désappointés de toute cette agitation.

Ajoutons que ces deux nuits passées, nombre de chars sont venus apporter du pain, du thé et de la soupe aux unemployed du square. Il paraît que nombre d'inconnus se sont empressés d'envoyer des vivres.

Soit. Mais les quatre à cinq cents mille qui ne peuvent pas venir coucher à la belle étoile sur le square ?