La Révolte
Notre But
Comme l'indiquent notre titre et notre sous-titre, nous luttons pour aider à la naissance d'une société égalitaire où l'individu puisse se mouvoir librement, sans entrave de la part d'un pouvoir quelconque qui, sous prétexte de protéger les individus, ne servirait qu'à protéger les caprices de ceux qui le détiennent. Et pour arriver à cet idéal d'une société d'égaux, nous ne connaissons qu'un moyen : la Révolte. L'histoire nous apprend qu'il est inutile de parlementer avec ses oppresseurs. Les suppliants réclament en vain la justice. C'est aux révoltés de la prendre.
Eh bien ! nous sommes des révoltés ! Nous combattons l'ordre de choses actuel, et tous nos efforts tendront à soulever les individus contre la savante tyrannie et les tracasseries bêtes de nos maîtres, à prêcher la révolte contre les iniquités monstrueuses d'un ordre social qui écrase la plus grande masse des producteurs au profit d'une infime minorité d'oisifs, dont le seul rôle est de vivre du travail des autres.
La révolte contre tout ce qui est faux, arbitraire, absurde, contre tout ce qui entrave le développement normal de l'individu, contre tout ce qui gêne son évolution vers l'avenir et le Progrès.
Mais, convaincus que la révolte ou l'action ne se commande ni ne se conseille, nous tâcherons de faire comprendre aux individus que c'est leur intérêt aussi bien que leur devoir de ne pas subir les vexations qui les blessent, les dénis de justice qui les exaspèrent ; qu'on ne triomphe pas de son ennemi en courbant la tête devant lui ; qu'à la force qui nous écrase on a le droit d'opposer la force qui se défend. En un mot, ce que nous voulons c'est développer chez les individus ces sentiments d'indépendance et de fierté que de nombreux siècles d'oppression politique et économique ont pu affaiblir au point d'amener les asservis à subir toute sorte d'ignominie de la part de leurs exploiteurs, à lutter de bassesse pour s'arracher le morceau de pain que leur jettent dédaigneusement leurs maîtres, à se faire même les défenseurs d'un ordre de choses qui les avilit, sans arriver toutefois à faire disparaître en entier ces sentiments du cœur de l'homme.
Oui, nous voulons la révolte complète, de tous les instants, sous toutes ses formes, mais non la révolte inconsciente qui frappe en aveugle, sous la poussée d'une colère momentanée et tombe soudain une fois l'explosion passée, laisse reconstruire par d'autres ce qu'elle vient de détruire, et se laisse bêtement poser sur le cou par les maîtres du lendemain le joug qu'avaient posé les maîtres de la veille. Nous voulons la révolte, mais la révolte consciente, qui sait où elle va, et ne désarme devant personne. Ce n'est donc pas, à proprement parler, à prêcher la révolte que nous consacrerons nos efforts, mais à créer des révoltés qui agissent d'eux-mêmes et d'après leurs propres aspirations raisonnées. Ce ne sont pas les déclamations furibondes, les encouragements à la violence qui créent les situations révolutionnaires ; il faut que les individus acquièrent pleine conscience de leurs droits, qu'ils connaissent leur propre valeur et soient curieux de leur dignité, pour qu'ils relèvent enfin la tête et se placent hardiment en face de leurs maîtres. Ce jour-là on n'aura pas besoin de leur prêcher l'action. Ils prêcheront d'exemple.
Nous chercherons à faire comprendre aux individus toute la fausseté des institutions, État, Patrie, Propriété, Famille, devant lesquelles on les convie à abdiquer tout sentiment personnel. Nous tâcherons de leur démontrer toute la pauvreté des arguments sur lesquels on fait reposer la légitimité de ces institutions sacro-saintes, nous leur apprendrons à les envisager sous leur véritable aspect. Nous leur montrerons que l'État avec tout ce qui sort de cette source impure, la police, l'armée, la magistrature, le mandarinat, a pour but de constituer le pouvoir au profit d'un petit groupe de parasites, de confisquer le travail de tous au profit de quelques-uns, de déguiser l'arbitraire sous une apparence de justice et de moralité et de faire durer à jamais de par la loi le règne de l'ignorance, de la sottise et de la misère.
Nous leur montrerons aussi ce qui se cache sous ce beau nom de Patrie ! Ce n'est pas l'amour si naturel du sol natal, la joie de parler librement la langue, la libre association avec des camarades que l'on connaît depuis l'enfance, le doux souvenir des premières impressions. Non, c'est l'obéissance servile envers les hommes qui se sont juchés au haut de l'État et qui se frappent la poitrine en criant : Mon pays ! c'est le culte de notre glorieuse armée avec ses Pandores et ses Ramboillots, c'est la haine des peuples voisins qui vivent de l'autre côté du ruisseau de la frontière, c'est la bestiale violence avec laquelle les hommes abêtis se précipitent dans la guerre et l'extermination mutuelle pour éviter à leurs maîtres le danger des révolutions intérieures.
Et la Propriété ! Nous répéterons encore ce que proclament depuis longtemps les socialistes, ce que les penseurs ont déjà dit depuis des milliers d'années. La propriété c'est le vol ! Tout homme qui s'approprie personnellement ce qu'a produit le labeur commun, est un ennemi public et tombe sous le coup de la revendication populaire. Les productions dues à la solidarité humaine appartiennent à la communauté. Prenant un à un tous les faits économiques nous démontrerons aux individus qu'il est unjuste et absurde de la part du travailleur, qu'il se condamne aux privations tandis que les oisifs jouissent de toutes les commodités de la vie. Et относительно à l'état de choses actuel nous chercherons à faire comprendre que l'accumulation de richesses et de produits qui engorgent les magasins est la cause immédiate du chômage de toutes les branches de l'industrie ; nous dirons qu'il est bête de crever de faim à côté de cet entassement de marchandises qui suffiraient à satisfaire tous les besoins de ceux qui les ont produites, et que seule la niaise fiction de la propriété empêche ces derniers de s'en emparer.
Quant à la famille, dont les bourgeois, si respectueux du lien conjugal, ont toujours plein la bouche, nous tâcherons de démontrer aussi combien cette institution légale et religieuse est funeste, mensongère, attentatoire à la dignité humaine. Si la nature de l'homme l'entraîne à l'amour, si les deux sexes se trouvent naturellement attirés l'un vers l'autre, que viennent faire le prêtre et le magistrat, le commissaire de police et le gendarme dans le libre choix ? C'est aux amants à être les vrais juges de la sincérité de leur affection et de la dignité de leur conduite. Pour les unions à deux, de même que pour les groupements d'amis et les vastes agrégations sociales il n'y a qu'une règle, la liberté. Que l'on se rapproche suivant ses affinités ; mais que tous gardent la possession d'eux-mêmes et se reprennent quand il leur convient. La société, telle que nous la comprenons, n'obéit point à des lois imposed, mais à des lois naturelles. Toute loi qui a besoin de la force pour se faire respecter n'est autre chose que l'arbitraire.
Ainsi, comme partisans de l'action et de l'autonomie complètes de l'individu, nous cherchons à provoquer partout l'initiative consciente de l'homme ; mais nous savons aussi que la solidarité seule peut aider les révoltés à conquérir et à défendre cette liberté que nous revendiquons. Nous savons que l'homme n'est pas constitué pour vivre seul, qu'il a besoin du concours de tous ses semblables pour étendre son autonomie, qu'il lui faut solidariser ses forces avec d'autres pour combattre et triompher des obstacles que lui oppose la nature. Nous travaillerons donc de toutes nos forces à arriver au groupement naturel des mêmes tendances, des mêmes aspirations, des mêmes affinités, en faisant comprendre aux hommes que loin d'amoindrir leur initiative, ils ne font que l'agrandir, en associant leurs forces et en les faisant converger toutes vers le même but.
Seulement comme à des idées nouvelles, doit répondre une tactique nouvelle, il faut abandonner tout le vieux système de groupements autoritaires, de centralisation, de fédération avec conseil directeur. Pour que le fonctionnement des groupes puisse s'opérer d'une manière efficace et en parfaite liberté, il faut qu'ils se forment spontanément, en vue d'actes de propagande bien définis. Une fois ces actes de propagande accomplis, les individus se regroupent pour d'autres actes, soit avec d'autres, soit avec les mêmes personnes. De cette façon jamais une autorité personnelle ne s'impose ; il s'établit un mouvement libre de relations qui entretient la vitalité des groupements reliés entre eux par la solidarité de mêmes aspirations, par un échange mutuel de services. Ainsi la société future, telle que nous la concevons, se forme peu à peu dans le sein de la société présente et malgré elle. En dépit des lois nous échappons à l'étreinte de l'État et nous préparons cet âge du communisme anarchiste où chacun travaillera librement pour tous, et tous travailleront pour chacun, et où débarrassés de tout l'affreux bagage de l'antique barbarie, nous cesserons enfin d'être une bande vile de bourreaux et d'esclaves.