La tourmente révolutionnaire s'accentue. Le vieux monde, colosse aux pieds d'argile, s'écroule sous son propre poids.

Tout craque, tout se désagrège.

Les antagonismes sont déchaînés, les intérêts sont en lutte, les égoïsmes sont aux prises. Toutes les sociétés sont au dernier période de leur décomposition. Les institutions gangrenées tombent en lambeaux.

Toutes les bourgeoisies moribondes, achèvent de crever dans leurs déjections et leur pourriture.

Les règles de l'antique morale, ne sont plus que des débris, un amas de choses informes pêle-mêle et à contre-sens.

Le sentiment du vrai est si méconnu, qu'on donne raison à celui qui a tort et tort à celui qui a raison.

Le vocabulaire usuel est tellement faussé, que ce qu'on appelle vice, est vertu ; la lâcheté s'appelle courage ; le crime s'appelle gloire ; le vol propriété ; et ce qu'on nomme honnêteté a, pour véritable nom, infamie.

La moralité publique est pervertie, à ce point, qu'on n'a aucun souci du jugement de sa conscience. On considère que tout ce que la loi n'atteint pas est permis ; on prend pour limite de ses actions, le jugement des tribunaux ou les articles du code et l'on ne connaît d'autres bornes à l'honorabilité que le bagne.

La fraude, le pillage, l'empoisonnement, l'esclavage, sont organisés, réglés, décrétés, sanctionnés, légalisés ! Cela se nomme spéculation, agio, commerce, exploitation.

La violence, la barbarie, l'assassinat sont glorifiés, encensés, déifiés. Pour soutenir la religion du veau d'or, on a institué la religion du massacre : elle a un culte monstrueux : le Patriotisme, un dogme imbécile et criminel : l'Autorité, une légion formidable de prêtres : l'Armée.

Les gredins sont au pinacle : les Panamistes de tous les pays triomphent ; les assassins, les voleurs exultent et trônent, vêtus d'hermine ou galonnés d'or.

Les hommes utiles : les ouvriers, les travailleurs sont parqués et maintenus dans l'esclavage et la misère. Les hommes de cœur, de courage, d'intelligence, sont traqués, proscrits et emprisonnés.

La bourgeoisie est vautrée dans le crime. Partout des morts : les écrasés, les mitraillés, les broyés, les asphyxiés, les empoisonnés, les noyés, les brûlés, les exténués et surtout les exploités ne se comptent plus.

L'Autorité saoûle de sang, trébuche, et sa route est pleine de cadavres. Le nombre en est si grand qu'elle en est soutenue ; ses victimes lui servent d'appui et les vivants affolés en se cramponnant désespérément à elle, la maintiennent encore.

Quelle aberration ! Du principe de tout mal, ils attendent le bien ; ils ont la folie de solliciter de l'autorité l'espérance d'une protection contre les maux dont elle est la source et qui ne peuvent cesser qu'avec elle.

En réalité, elle est mourante, et quoiqu'on fasse, elle n'en réchappera pas. Seulement, les derniers spasmes de son agonie seront peut-être terribles pour l'Humanité.

Bref, l'Autorité, les Religions, les Lois, les Principes, les croyances, les Mœurs, tout enfin ! gît, en un tas ignoble, dans une fermentation pestilentielle, d'où la purulence bourgeoise coule à flots épais et semble menacer le monde d'une submersion de pourriture.

Mais cette putréfaction qui est le signe de la fin, est aussi l'indice du commencement. Toute mort, contient un germe de vie et vice versa.

Dans ce cloaque putride, la vie nouvelle a germé puissamment.

Toutes ces ruines accumulées et pourrissantes sont le fumier inévitable où l'idée naissante prend des forces. Et c'est de ce chaos fait de toutes les immondices, de toutes les turpitudes sociales, que le nouveau monde va sortir.

En Europe voici la situation :

La totalité des travailleurs sont assujettis à l'esclavage du salariat, enchaînés au paupérisme perpétuel, maintenus dans l'ignorance, l'abjection, la misère, et privés du nécessaire, condamnés à fournir par un travail excédant et abrutissant, le superflu et le luxe à une poignée de riches paresseux.

Or, si les riches trouvent cela charmant, naturel, s'ils désirent éterniser un état de choses si agréables pour eux, les pauvres ne sont plus absolument de cet avis.

Le spectacle et la félicité des classes opulentes ne suffit pas à leur bonheur. Les excès et les bombances des gavés ne remplissent pas le ventre des affamés, au contraire.

D'ailleurs, la situation est la même dans les républiques, aussi bien que dans les monarchies, en Suisse comme partout.

Dans tous les pays du monde, les travailleurs sont las de crever de faim pour entretenir les rentiers fainéants et les richards noceurs. Ils protestent par des grèves réitérées ; ils réclament, ils posent des questions, ils demandent des comptes à la bourgeoisie, qui ne répond que par des menaces de coups de fusil.

Tous les gouvernements, souteneurs naturels des bourgeois, ne vivent plus que d'expédients. Le chauvinisme est leur dernier atout. Ils entretiennent savamment cet antagonisme des peuples pratiquant en cela la trop fameuse maxime :

Diviser pour régner.

Oui ! qu'on en soit persuadés, toutes les bourgeoisies sont tacitement d'accord sur ce point : Opérer la saignée périodique au moment opportun, c'est-à-dire que le jour où les peuples deviendront trop gênants, on s'en débarrassera en les jetant les uns sur les autres.

Mais, si la bourgeoisie tient à conserver sa prépondérance et les millions qu'elle nous a volés, la vile populace qui n'a que le sang de ses veines pour tout bien désire aussi le conserver. C'est déjà trop pour la populace de gaspiller sa vie pour créer toute la richesse dont jouissent les bourgeois, sans qu'elle pousse encore la naïveté jusqu'à la donner tout à fait, pour leur en assurer la possession.

Aujourd'hui, on aura du mal à la convaincre qu'elle doit mourir, pour défendre des biens dont on l'a toujours frustrée.

Ces biens-là, elle n'a pas à les défendre, elle n'a qu'à les reprendre. Ensuite on verra.

Elle n'est plus aussi bête qu'on le croit, la vile populace ; l'instinct de conservation, en elle s'est réveillé. Elle veut vivre aussi ; elle veut même bien vivre parce qu'elle sait qu'elle le peut. Aussi, elle ne se battra pas pour les Patries, elle se battra contre.

Non ! ce n'est plus la guerre des patries qu'on va faire : c'est la guerre des patrimoines contre les millionnaires universels qui les ont accaparés pour eux seuls. C'est la guerre des dépossédés contre les dépossesseurs, la guerre des maigres contre les gras, les guerre des pauvres contre les riches, la guerre de la vie contre la mort.

Le grand duel va commencer : dans chaque nation, dans chaque province, dans chaque ville et jusque dans la moindre bourgade, les pauvres vont se ruer sur les riches : les riches voleurs, les riches corrupteurs, les riches affameurs, empoisonneurs et fusilleurs.

Le Capital, la Propriété et l'Autorité qui les protège, voilà les ennemis ! il n'y en a pas d'autres, il n'y en eut jamais d'autres. C'est de ces monstrueuses entités que provient le mal ; c'est jusque à elles qu'il faut remonter pour en trouver la source et supprimer en même temps et l'effet et la cause.

Abattons-les donc ces idoles menteuses et sanguinaires, et détruisons-les jusque dans leurs dernières personnifications.

Sus aux millions ! Malheur aux riches et aux puissants ! Ce fut toujours le cri de guerre des grands rénovateurs, — ce sera le nôtre.

Qu'on reprenne l'œuvre inachevée des réformateurs, qu'on la débarrasse des erreurs et des obscurités des époques fabuleuses ; qu'on reprenne le grand rêve d'égalité et d'amour, de liberté, de justice et de bonheur, et qu'il se réalise, ce paradis sublime, non dans le ciel, comme les hommes le croyaient jadis, mais sur la terre. Car les hommes sont fils de la terre, fils de la matière, et leur paradis, positif et matériel, peut et doit exister sur la terre. Seulement, pour qu'il existe, il faut que l'autorité et la propriété n'existent plus.

Il faut qu'il n'y ait plus de riches ni de pauvres, plus de chefs ni de soldats, plus de dirigeants ni de dirigés, mais rien que des hommes libres sur la terre libre.

Rien que des hommes égaux, se dirigeant eux-mêmes consciemment, comme il convient à des hommes intelligents.

L'expérience douloureuse des siècles passés nous prouve trop bien que les riches et les puissants sont le seul obstacle au bonheur des hommes. Cette expérience si lentement et si péniblement acquise, si chèrement payée, nous démontre avec une évidence indéniable, que l'égalité des conditions peut seule assurer la fraternité et la liberté nécessaires à l'harmonie des intérêts, que le bonheur ne peut exister que dans l'équilibre parfait des besoins et des satisfactions, équilibre qui ne peut s'établir que sur la grande communauté libre, absolument libre.

Un millionnaire, c'est trop lourd, ça trouble l'harmonie des intérêts, ça rompt l'équilibre des droits, ça perturbe les rapports sociaux, ça écrase les pauvres.

Plus un homme est riche, plus il est dangereux, plus il est criminel.

Ah ! si l'on savait ce qu'il faut de sang et de larmes pour rassembler un million dans les mains d'un individu ; si l'on savait combien d'existences humaines ont été sacrifiées pour former cette monstrueuse fiction : combien de petits soldats morts sur les champs de bataille où gémissent dans les casernes ; combien d'hommes broyés, déchirés par les dents des machines, ensevelis vivants ou carbonisés dans les mines ; combien de mères exténuées de privations, de chagrins, de travail, de misère ; combien de bébés morts de faim ou de froid ; combien de souffrances, combien de hontes et de prostitutions. Si l'on comptait tout cela !

Si l'on osait aborder cet épouvantable problème et calculer combien un million contient de crimes, les hommes en seraient terrifiés ; les riches seraient pourchassés plus impitoyablement que des loups. On ferait fondre l'or étincelant des millions homicides et on le leur couleraient en lingot, dans la bouche, afin qu'ils en soient, au moins une fois, tout à fait rassasiés.

Ce traitement ne serait que juste, pour ceux-là qui contestent aux pauvres le droit de vivre, et qui revendiquent pour eux seuls, comme une prérogative sacrée, le droit absolu de jouir de tout sans coopérer à rien.

La classe stérile qui a l'effronterie de prétendre à la satisfaction de ses plus futiles caprices et cela au mépris des nécessités les plus légitimes de la classe féconde des travailleurs, n'a aucun droit à la clémence ; c'est une classe dangereuse dont le principe est mortel, qu'il faut détruire, sous peine d'être détruit par elle.

Les richards parasites dont les instincts malfaisants poursuivent sans scrupules l'assouvissement de leurs moindres fantaisies, au prix même de la vie des autres, ne méritent aucune pitié ; ce sont des ennemis, des bêtes voraces et insatiables, qu'il faut supprimer, anéantir, sous peine d'en être dévoré.

N'est-il pas légitime et naturel de se défendre ?

Qui donc osera parler de pitié le jour où les dépossédés, las d'être dépouillés et écrasés par ces bandits, les dépouilleront et les écraseront à leur tour ? Qui donc ?

Pas une voix ne s'élèvera pour les plaindre : la pitié se détournera de ces monstres et la justice les frappera.

Non ! nul ne fait invoquer l'Humanité pour la classe bestiale qui s'est mise elle-même hors l'Humanité, lorsqu'elle a résumé toutes ses tendances et sa morale, dans cette sinistre pensée de Malthus, l'un des plus fameux écrivains défenseurs.

« Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture. Au grand banquet de la nature il n'y a pas de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »

Quel beau cynisme !...

Au moins, c'est net, et pour ne pas être en reste, nous déclarons non moins nettement que nous ne voulons pas nous en aller.

Nous voulons vivre...

Pourrez-vous toujours nous en empêcher ? Là est la question.

D'ailleurs vous mentez ! Au banquet de la nature, il n'y a pas de couverts mis d'avance, chacun le met pour soi, et il y a de la place pour tous. Mais comme vous avez accaparé non seulement les couverts mis par nous, mais encore, la place dont vous n'avez pas besoin, nous sommes bien obligés de vous en chasser.

Que cela soit ainsi puisque vous le voulez. Tous appliquez la violence, on vous appliquera la force, et vous périrez par la violence.

C'est la lutte pour la vie ! Ne l'admettez-vous pas ?

Rénovateurs ! apportez l'invincibilité de vos colères, coalisez vos énergies, répandez les vérités ardentes, donnez les formules vraie ! Agitez les intelligences ! vivifiez les espérances ! galvanisez la pensée des foules par le contact électrisant de votre volonté !

Prêchez la vie en face de ceux qui décrètent la mort !

Il faut que de tout côté, à votre voix, la révolte s'étende, il faut qu'elle éclate partout.

Insurgez la pensée ! insurgez les cœurs ! insurgez la chair !

Parce qu'il faut que la pensée rayonne dans la liberté, que les cœurs se dilatent dans l'amour, que la chair s'épanouisse dans le plaisir. Il faut que la vie elle-même se soulève, dans une explosion magnifique, pour renverser l'odieux régime de mort qui éteint tous les hommes.

Assez d'autorité ! assez d'exploitation ! assez de misères ! assez d'esclavage ! assez de meurtres ! assez de guerres !

Place à la liberté ! Place à la vie !

Les peuples veulent vivre en paix, de leur travail, et jouir de tout, puisqu'ils produisent tout : et pourquoi les peuples vivent, il faut que les bourgeoisies et les patries meurent.

Rénovateurs ! insurgez la vie toute entière ! Que sous l'embrasement de notre pensée, toutes les vieilles erreurs, toutes les vieilles férocités flambent et crépitent.

Allumez l'incendie du monde bourgeois. Que toutes les tyrannies, toutes les iniquités, toutes les autorités soient consumées dans cet immense brasier, et que les peuples viennent en chantant, danser autour de ce splendide feu de joie qui doit éclairer l'universel banquet, où il y aura des couverts mis pour tous.

Les anarchistes jurassiens.

PARIS. — Imprimerie de la Révolte, 140, rue Moufetard.