L'opinion publique, d'ordinaire pure fiction dont rient les gouvernants, se manifeste parfois terrible ; alors ils sont forcés de la subir comme ils subiraient un cyclone.

Là-bas, en Calédonie, où Cyvoct a déjà subi la nouvelle que sa mère était morte de douleur, quand vient la tourmente il faut que les navires en mer s'y abandonnent, cessent toute manœuvre sous peine d'être brisés. Il en est absolument ainsi d'un réveil de l'opinion publique.

En cette rare occasion, l'idée à peine lancée prend dans tous les cerveaux comme une traînée de poudre ; elle y avait été jetée par l'heure, par les circonstances, par les forces inconnues encore qui nous emportent vers le progrès. Alors la puissance de volonté qui s'est éveillée en chacun forme gerbe elle porte le triomphe en moisson merveilleuse.

Ainsi, au nom de Cyvoct s'est élevée l'immense protestation à laquelle rien ne résistera.

Elle est trop générale cette protestation, il est trop fort ce cri de justice pour que Cyvoct soit seul. Les autres aussi reviendront de l'Enfer de Cayenne, où il est permis aux brutes inconscientes qui les gardent de les mitrailler comme du gibier.

Oui ; qu'ils reviennent aussi ceux-là ; plus personne ne veut être complice d'éterniser semblables crimes.

Que cet acte de justice détache un peu les regards de toutes les hontes entassées depuis vingt-cinq ans, en attendant que les bagnes n'existent plus pour nul au monde, les misères humaines ne se guérissant pas avec des tortures.

L'heure est venue : que le charnier de l'île du Diable laisse échapper ceux qui y sont encore vivants. N'est-ce point assez de toutes les hécatombes qui ont couvert de sang Paris depuis que nous y luttions pour la liberté, et des cimetières lointains où tant de malheureux sont conduits par troupeaux et rien de bien, rien de grand ne sera-t-il quand le spectre de Mai parlera ?

Louise Michel