Marie de Saint-Rémy
Où est le Christ par les temps qui s'écoulent ?
Il a bien dit lui-même :
« On vous dira le Christ est ici, le Christ est là-bas ! ! Défiez-vous que ce ne soient pas de faux christs et de faux prophètes. »
Vous qui cherchez la vérité de bonne foi ; vous penseurs, amantes et amis sincères de l'être qui s'appelle Jésus-Christ et qui vivait sous ce nom il y a dix-neuf siècles, voulez-vous que nous cherchions ensemble où se trouve le Christ de nos jours c'est-à-dire où est la force spirituelle qui anima le cerveau et le cœur du christ ?
Voyons où peut-il être au triple point de vue de la logique (ou la raison), de la justice, et de la science.
Le Christ, nous apprennent l'Evangile et autres livres bibliques et historiques qui en parlent vaguement, était pauvre, simple, modeste, méprisant le faste, le luxe, tout cérémonial ; il vivait parmi les déshérités faisant sa société intime de quelques pêcheurs et quelques belles et saines femmes affranchies de tout préjugés — Les mauvaises langues de l'époque devaient bien les calomnier de les voir suivre le beau jeune homme dans ces courses vagabondes à travers la Judée et la Galilée — émancipées de toutes tutelles religieuses, gouvernementales et conjugales ; il logeait chez de pauvres travailleurs, tels que Lazare, Marthe, et autres de leur classe et s'il allait en visite chez les administrateurs c'était pour leur rendre service et satisfaire la foi qu'ils avaient en ses miracles, c'est-à-dire aux naturels prodiges que pouvait accomplir un être de la valeur intellectuelle que prouvait être le Christ par ses actes.
Il fuyait les Prêtres, les Grands et les Rois, preuve matérielle, irrécusable du peu de confiance qu'il avait en ces castes pour tout ce qui touche aux intérêts de l'humanité. Si Jésus avait senti qu'il y avait quelque chose à faire pour le bien, dans la société de la bande officielle sacerdotale et législative, il les aurait approchés afin de satisfaire son inextinguible amour de justice pour tous. Comme tous les illuminés, tous les Dieux, le Christ fuyait les Grands comme des ennemis du genre humain.
Or, si à cette époque il prouva l'aversion qu'il avait pour le trône et l'autel, comment, depuis, pourrait-il aller loger chez ces gens là aujourd'hui et toujours, alors que depuis 18 siècles des milliers et des milliers de martyrs ont été suppliciés par ordre de la gent monarchique et sacerdotale ?
Non, non, non, le Christ n'est pas chez vous ! Il est avec les prolétaires, les parias, les petits, les faibles ; il ne peut être traître ni espion, même au profit de l'humanité, tant la traîtrise est odieuse. Et vous ne le verrez jamais dans vos églises ni dans vos palais : il a trop de pitié pour votre cérémonial ! et c'est lui faire outrage que de supposer qu'il reniât les vas nu pieds pour passer dans le camp de ceux qui portent des sandales de diamants ou des couronnes d'or.
Vas, christ, soit rendu à tes amis, à tes frères, à tes collaborateurs. La simple logique prouve que tu ne peux ni naître, ni renaître, ni ressusciter parmi ceux que tu as dédaignés :
Et si nous envisageons au point de vue de la justice où peut-être le Christ en esprit ou en chair, pouvons-nous supposer, une seconde, qu'il soit parmi la tourbe des rois, des sacerdotaux, des magistrats, de la soldatesque et de la multitude des inconscients qui les soutiennent, les approuvent et les puissancent alors qu'au procès qui le condamna à mort et à l'exécution de son supplice, présidaient des rois, des représentants, d'empereurs, des magistrats, des sacerdotaux, des soldats et la même foule avilie qui de nos jours applaudit encore aux forfaits que nous connaissons ?
Qui osa protester par sa douleur publique au crime qui se consuma sur le calvaire ? Quelques femmes, la mère du supplicié, l'amante et quelques amies du sexe faible ; un seul homme, Jean, dit l'Evangile se trouvait au pied de la croix.
Et vous osez croire, Messieurs, que le Christ est avec vous ? Serait-il juste de fortifier, de puissancer tes bourreaux, cher Jésus ? De leur servir de mannequin pour spolier, torturer, livrer à la misère et partant à la mort, par le froid, la faim, les privations de toute nature ces pauvres déshérités de la fortune qui sont nés comme toi dans des mansardes ou des étables ?
Le christ n'est pas avec les jugeurs ni ceux qui les font ; votre force matérielle, pécuniaire, vous vient de l'ante-christ. Sachez-le bien, Prêtres, Rois, Magistrats, Ministres et ainsi qu'il l'a dit encore, lui aussi — il vous surprendra — et malheur à vous. C'est son dernier cri d'alarme et son chant de résurrection anarchiste.
Qui pourrait croire que Vaillant, qui fut un christ par son ardent amour de l'humanité et son dévouement, se rangera un jour du côté des Magistrats, Députés, Sénateurs, Président de la République qui signèrent et exigèrent qu'il périt de la main du bourreau ? N'est-ce pas ? C'est impossible. Eh bien ! il en est de même de tous les grands drames que l'histoire enregistre : jamais les victimes ne pourront vivre avec leurs bourreaux, c'est inéluctable.
Et maintenant que je viens de faire passer sous vos yeux les preuves indéniables qu'au point de vue de la logique et de la justice. Le Christ est avec nous et pour nous, il nous reste à étudier en quels cerveaux peuvent être ensemencer les puissances actives, effectives et productives de ce qui reste du Christ, où plutôt quel est le terrain qui recèle les germes, les bourgeons, les fleurs et les fruits, de ce qui constitua les forces vitales et immortelles de Jésus.
De son corps, n'en parlons pas : il fut brûlé par ordre de Pilate de concert avec Hérode. Je le prouverai au numéro suivant.
Pour ce qui était de son intellect politique et philosophique, il est absolument authentique que son esprit passât dans le cerveau des hommes qui avaient été ses compagnons dans la lutte pour la vie et dans la lutte contre le Sacerdoce et la Monarchie.
Quant à son amour, à cette force d'aimer, innénarable, qui bouillonnait incessamment dans ce cœur en fusion pour toute l'humanité, comment et par qui a-t-elle pu vivre après sa mort survivre à ceux qui la reçurent et se répercuter de siècle en siècle jusqu'à cette année de l'ère qui porte son nom 1895 ?
Naturellement, forcément, l'amour appelle l'amour et Jésus ne pouvait s'identifier qu'en ces admirables femmes qui ne le quittèrent pas même après le décès, puisqu'on les retrouvât le lendemain au sépulcre que Joseph d'Arimathie avait généreusement offert pour ensevelir la dépouille charnelle de son ami l'anarchiste.
Et alors, puisque la science positive prouve surabondamment que le cœur de Jésus est passé par effluves, dans celui de celles qui l'avaient tant aimées. Voyons ce que devinrent ces héroïnes du dévouement après le drame.
Elles furent embarquées, disent leurs historiens, sur une barque et livrées à la merci des flots. C'est la Provence qui les reçûes, c'est sous le ciel de ce pays que vécurent Marie-Magdeleine, les deux autres Marie et Marthe (sur Lazare rien de bien précis) ; c'est dans le sein fertile de cette terre pour l'éclosion des êtres d'amour, de justice et de liberté que sont mortes les amies du Christ, réceptacles de tout ce qui restait de sa puissance d'aimer.
Et comment ne pas s'attendre, Messieurs, à ce que la grande voix du christ-anarchiste qui mettra pacifiquement, noblement, philosophiquement au tombeau les quatre faces du mal qu'on appelle le trône, l'autel, la magistrature et l'armée, sortît de la Provence !
Et comme lorsqu'on détruit un vieil édifice qui malgré ses défectuosités et le mal qu'il engendre par les émanations de ses fondements pourris, de ses murailles suintant l'horreur, il faut avoir pour reconstruire aussitôt les matériaux, nécessaires à l'élévation d'un monument plus sain, plus vaste, plus aéré, plus confortable que celui qui s'abat d'urgence, dans l'intérêt et la sécurité des habitants de la masure en état de vétusté.
Nous élèverons sur les ruines des quatre cadavres que nous allons ensevelir le temple de la science, de l'amour, de la vérité, de la justice. Telles sont les occupations auxquelles nous faisons serment sur l'honneur et devant le Christ, de consacrer toutes les puissances et toutes les forces de nos cerveaux et de nos cœurs.
Marie de Saint-Rémy