Zylette
Réflexions sur l'expédition du Maroc
On civilise, là-bas, au pays des palmiers, et de l'ardent soleil. On pille, on incendie, on mitraille au nom de la liberté, on viole, de l'égalité et de la fraternité, au nom de la République qui veut les hommes frères, au nom d'un morceau d'étoffe tricolore, au nom du dieu très chrétien qui reconnaîtra siens parmi les assassins et les assassinés, au nom du doux prophète mort sur la croix pour le rachat de tous les crimes, au nom de l'évangile enseignant le pardon, l'humilité et l'oubli des offenses !
« On civilise. Que voulez-vous, on n'abat pas le chêne sans faire de copeaux ; la guerre est une chose triste, bien triste, mais il faut la faire quand il est nécessaire ; elle est utile, c'est elle qui ouvre la route au progrès et à l'amour des hommes entre eux, comme c'est le cas aujourd'hui.
« Ne faut-il pas que ces affreux Marocains rentrent dans l'ordre pour que soit assurée la paix et le bonheur sur cette portion de la terre d'Afrique qu'ils troublent constamment. Il y aura c'est vrai bien des larmes et du sang versé, bien des désespoirs de mères et d'amantes affolées, mais le drapeau qui représente tout l'honneur et la valeur du pays de France sera respecté ! Et qu'importe le reste, qu'est-ce en somme que quelques vies d'hommes de plus ou de moins sous le soleil, quelques grands chagrins causés en comparaison du but à atteindre : notre cher et glorieux drapeau qui porte la paix aux peuples, flottant en pays conquis, offrant aux vaincus l'espoir de la civilisation qu'il symbolise ! »
Ainsi tiennent tel langage tous ceux, chrétiens, républicains et socialistes de la grande, noble, belle et invincible France qu'ils adorent et au culte de laquelle ils prostituent leurs pensées.
On civilise, disent-ils. C'est à dire qu'on alcoolise, qu'on syphilise. Des assassins en uniforme, consomment leur rut hideux et sur de jolies filles brunes qui ne demandaient pas cela, espéraient de moins brutales étreintes pour cueillir leur virginité. On dépouille de tout, on vole de malheureux, coupables d'être nés de l'autre côté de l'eau où le soleil est abondant, coupables de parler une autre langue, de s'habiller autrement, de penser différemment, d'adorer d'autres fétiches et d'aimer d'autres chiffons.
« Peuh ! des Marocains, des sauvages, dit le soldat français. »
Non pas des sauvages, mais des malheureux qui, comme toi rampent, s'aplatissent aux pieds de leurs grands prêtres et te tuent au nom de leur Dieu et de leurs lois non moins horribles et stupides que les tiens.
Brave soldat de France, combien est plus noble l'ignorance du sauvage en parallèle avec ton abrutissement, combien est plus vraie sa vie en comparaison de la parodie qu'on te force à jouer et dont tu n'as pas seulement conscience. Que n'es-tu, toi-même au lieu de porter cette dégoûtante livrée resté un sauvage s'en allant, nu, sous les cieux. Que n'êtes vous tous des sauvages naïfs, toi et tes pareils, avachis en France et hors de France, au Maroc et ailleurs, vous tous que des bergers conduisent en file, que de vaines choses aveuglent et rendent féroces.
Que n'êtes vous tels que les sauvages qui s'étonnent au lieu d'être les pantins qui applaudissent sans savoir pourquoi. Que n'êtes vous tels que les sauvages qui regimbent devant l'autorité au lieu d'être ceux qui l'acceptent sans discuter.
Oui, que n'êtes vous tels, soldats, ouvriers, votards, socialards, mendiants, paysans de tout acabit et de tous pays, la tâche nous serait moins rude pour vous amener à concevoir la possibilité d'une société d'où serait bannie l'autorité.
Civilisez ! Vous nous trouverez en travers de votre chemin. Nous continuons à travailler pour renverser votre monstrueuse civilisation. Pillez ! Nous nous semons ce qui devra germer pour étouffer vos erreurs mauvaises, nous nous faisons de la joie et de la vie.
Allez, civilisateurs à la Clemenceau, je voudrais voir vos carcasses en pâture aux chacals du sol africain.
Zilette