À Fourmies les fusils Lebel ont fait merveille. Les centaines de millions que l’on extorque au peuple, tous les ans, pour les frais du culte patriotique, ont produit leurs fruits, un peu amers, il est vrai.

Mais si l’on ne peut pas faire d’omelettes sans casser d’œufs, il est encore plus difficile de fabriquer des fusils et d’avoir une armée sans massacrer des hommes. Cette vérité élémentaire que nous affirmons ici pour la centième fois peut-être, a toujours été confirmée par les faits. Les évènements de Fourmies en sont encore une preuve assez éclatante, et il ne devrait pas être nécessaire d’insister.

Pourtant c’est indispensable. Nous glisserons sur les faits et d’autre part nous en avons donné les détails. Nous savons que la boucherie a été parfaite et que l’expérience in anima vili a pleinement réussi. Les journaux bourgeois ont, d’ailleurs, toutes les peines du monde à cacher la joie qu’ils éprouvent d’un aussi bel essai. Mais leur satisfaction éclate malgré eux. Ce n’est pas sans lyrisme qu’ils s’écrient : les blessures faites par le Lebel sont épouvantables ! une balle, après avoir tué deux jeunes filles, est allée blesser un homme à la cuisse, etc.

Quant aux victimes, on les plaint pour la forme et l’on garde ses sympathies pour les gendarmes et soldats assassins pour lesquels M. Paul de Cassagnac réclame la croix de la Légion d’honneur.

Nous convenons qu’ils en sont dignes de tout point. La Légion d’honneur qui a eu l’avantage de compter parmi ses membres des voleurs, des escrocs, des chevaliers d’industrie et des débauchés comme les d’Andlau, Caffarel, Wilson, pour ne citer que les condamnés, ne saurait mieux faire que d’adjoindre à sa collection quelque criminels de plus.

Mais tout cela n’est pas bien important, le plus fort, c’est que la classe ouvrière est indignée. On va sans doute dire qu’il y a de quoi ? C’est une erreur. La chose révoltante et indigne par dessus tout, ce n’est pas le massacre en lui-même, c’est sa cause : c’est que, à notre époque, on trouve encore des gens assez niais pour se laisser coller un fusil entre les bras sans savoir pourquoi ; assez lâches pour s’en servir au gré et aux caprices de la crapule galonnée qui les commande. Si l’on réfléchissait un peu, l’on s’apercevrait vite que, de cette manière, le massacre était inévitable et qu’il n’est que le prélude de bien plus grands massacres. Dès lors qu’on est assez sot pour admettre le militarisme ou assez poltron pour s’y soumettre, à quoi bon s’indigner d’une chose que l’on a acceptée et dont on est soi-même directement ou indirectement l’auteur ? C’est inconséquent.

Après tout, à qui la faute si la mélinite a fait des siennes ? qui donc la paye ? qui donc la fabrique ? si ce n’est le peuple.

Qui donc tient les fusils Lebel et qui donc a pressé les détentes si ce n’est encore le peuple ?

Puisque le peuple s’obstine à vouloir des gouvernants qui l’oppriment, des patrons qui l’affament et des soldats qui le mitraillent, il est mal venu de se plaindre. S’il est affligé, qu’il aille chercher des consolations chez les truqueurs de l’opposition qui affectent bruyamment de protester contre la tuerie, mais qui s’empresseront d’en faire autant dès qu’ils tiendront le Pouvoir.

Tous se sont déjà hâtés de monter sur les cadavres pour s’en faire un piédestal, et ils sont vraiment aise de profiter de ce sang versé pour reteindre un peu leur popularité défraichie. M. Jules Guesde n’a pas manqué l’occasion, ainsi que les Laur, les Roche et les Granger.

Ces messieurs, qu’ils soient socialistes autoritaires ou boulangistes révolutionnaires, ne manqueront pas de rééditer la comédie d’indignation et de protestation que jouèrent si bien sous l’empire, à propos de la Ricamarie, les républicains d’alors, fusilleurs d’aujourd’hui.

Jamais, s’écrieront-ils, nous ne ferons servir l’armée à fusiller le Peuple ! et il y aura des gens qui les croiront. Imbéciles ! à quoi donc servirait l’armée et qui donc fusillerait-elle, si ce n’était le peuple ? Vraiment les prolétaires sont prodigieusement naïfs. La déclamation sentimentale a le don de les charmer au point que, quelques tirades bien ronflantes suffisent à les endormir pour une vingtaine d’années. Ils sont faciles à hypnotiser ces pauvres hères ; du reste tous les charlatans politiques ont si bien fait que le sens du vrai et du positif est totalement éclipsé chez le peuple.

Il n’a pas l’air de savoir que les fusils sont faits pour tuer des hommes, des femmes et même des enfants, il ne se doute pas que l’armée est instituée pour le massacrer, il ne se rappelle plus qu’en 1830, 1848, 1852 et 1871 elle le lui a bien prouvé, il ne prévoit pas davantage les nouvelles preuves qu’on ne tardera pas à lui donner et, dans l’ignorance de toutes ces choses il continue à grossir les régiments en y laissant aller ses enfants.

Ainsi, vous voulez des gouvernements, des patries et des frontières, bons prolétaires ?

Vous voulez des chefs, des soldats et une belle armée, bon ouvriers ?

Vous consentez à vous rassembler en troupeaux et vous souffrez qu’on vous dresse à la tuerie, comme on dresse des chiens pour la chasse ? Et bien soit. Soyez satisfaits. Mais au moins taisez-vous quand vient le moment d’encaisser les résultats de vos folles actions. Vous vous plaignez que l’armée vous massacre ? Mais c’est de la démence ; vous protestez contre vous-mêmes, puisque l’armée ce sont vos fils qui la composent ! puisque c’est vous-mêmes qui êtes l’armée ! Vous avez été soldats, vous l’êtes ou vous le serez. Après avoir joué le rôle de massacreur dans l’armée, vous pourrez très bien jouer le rôle de massacré dans le peuple. Et cela jusqu’au moment où vous serez las de cette comédie homicide et grotesque que les bourgeois appellent le Patriotisme.

Quand on pense que si Émile Cornaille, Edmond Giloteau, Gustave Pesticaux et Charles Leroy n’avaient pas été assassinés dans cette affaire, ils auraient très bien pu, ces bambins, devenir assassins à leur tour, quand l’âge serait venu pour eux, d’entrer dans les gros numéros patriotiques.

Si l’armée se met elle-même à ravager ses pépinières, comment se recrutera-t-elle ?

Est-ce que par hasard l’excès même du mal apporterait le remède ?

Hélas non, nous n’en sommes pas encore là. La foule est loin d’être désabusée du préjugé patriotique — puisqu’on a cru flétrir un des manifestants (le nommé Culine) qui s’était fait remarquer par son activité, en l’accusant d’être un ex-déserteur.

Déserteur ! et puis après ! ah ! c’est là justement le point qu’il faut aborder.

Que veut-on faire entendre par ce mot ? Croit on que nous reculerons devant le fait et que nous rejetterons l’épithète ?

Non, non, nous acceptons tout, l’acte et le mot. Nous nous vanterons de l’un comme d’un mérite ; nous nous parerons de l’autre comme d’un titre. Car c’est une gloire que d’être déserteur.

Déserter ! mais c’est un acte de courage et d’énergie dont sont incapables les lâches qui, sur l’ordre d’un alcoolique galonné, ont consenti à tirer sur des femmes et des enfants.

Le déserteur ! mais c’est l’homme qui se refuse à l’esclavage de la discipline, qui s’arrache à la sale corruption des casernes et qui se dérobe à l’assassinat.

Les déserteurs seuls ont logiquement le droit de s’indigner et de protester contre la tuerie, les autres ne peuvent faire que leur mea culpa.

Comment ! On n’a pas encore raisonné que, si tous les hommes étaient ou déserteurs, ou réfractaires, le massacre de Fourmies et tant d’autres qui l’ont précédés, sans compter ceux qui le suivront, n’eussent pas été possible.

Mais tous les raisonnements n’y feront rien. Les faits agissent bien mieux. Les peuples doivent souffrir pour apprendre à connaître et à haïr les causes de leurs souffrances et se décider à les détruire.

D’ici là, la Patrie et l’Autorité leur en fera bien voir d’autres. Peuple ! viande à mitraille ! Faudra-t-il donc croire que nos raisonnements n’entreront dans ta tête que lorsque toutes les balles du fusil Lebel y auront passé ?