Je lisais, il y a quelques jours seulement, dans cette feuille même, un article de Victor Méric contre le féminisme et une réponse de Poilo à cet article. Je suis encore à me demander sous l'empire de quelles impressions l'un et l'autre ont été rédigés.

L'article de Méric a un caractère nettement défini : c'est un tournoi d'expressions violentes, laissant deviner un sentiment de haine à l'endroit des féministes. Pourquoi ?

Au fond cela ne me regarde pas ; je ne remonterai pas jusqu'à l'origine de ce sentiment, je me bornerai à le constater.

La réponse de Poilo, elle, est paradoxale dans la plus large acception du mot. C'est surtout ce qui a attiré mon attention d'une façon toute particulière.

« Que vous soyez ennemi du féminisme dit-il, c'est normal puisque vous aimez la femme et détestez l'ordre des choses qui en fait une victime liée. »

Comment concilier l'amour pour la femme et la haine pour le féminisme qui doit l'affranchir de toutes les servitudes auxquelles elle est assujettie ? Comment être à la fois ennemi de l'ordre des choses qui fait de la femme une victime liée et du féminisme qui doit détruire cet ordre des choses ? Déclarer aimer la femme dans de semblables circonstances, c'est déclarer ne l'aimer que pour ses charmes physiques. Heureusement que toutes ne sont pas aussi laides que les féministes ! De quelle considération jouiraient-elles ?

Méric et Poilo me paraissent n'avoir qu'une conception très fausse du féminisme.

Le féminisme n'est pas la guerre à l'homme ; il ne cherche pas à intervertir les rôles dans l'état social actuel. Le féminisme est une pensée de justice et de liberté. Il veut dégager la femme de tous les préjugés et coutumes dans le cercle desquels elle s'est enfermée ; il veut en faire un être libre, indépendant, jouissant de la plénitude des droits attachés à la personne humaine[1].

Et c'est là ce que Poilo appelle faire de l'homme un paillasson ; c'est là ce qu'il appelle un idéal différent de celui du sexe masculin.

Le camarade Poilo ne cherche-t-il pas à s'affranchir de l'oppression sous quelle forme qu'elle se présente à lui ? La femme en fait de même. Et c'est dans l'ordre.

Il reconnaît ensuite qu'il lui est arrivé déjà de dire des énormités. Hélas ! cela lui arrive encore ; car il prie Méric de ne pas « engueuler » les féministes dans l'intérêt commun des hommes dont il est le fier porte-drapeau. Dans cette question de simple courtoisie, de politesse élémentaire il fait preuve d'égoïsme.

D'autre part, il prétend, si les féministes aspirent au mieux, que c'est un titre à la bienveillance du sexe fort ; il reconnaît donc que ce sexe est détenteur de l'autorité et de la suprématie ? Il redoute de voir le maître charcuté par l'esclave en révolte ; il avoue donc que l'homme fut toujours, pour la femme, un tyran ?

Et il voudrait que celle-ci, passive et muette, continuât à accepter avec la douceur ou plutôt avec la lâcheté de la résignation cette tutelle que l'homme lui fait payer si cher !

Que le féminisme pèche par certains points : la conquête des pouvoirs publics et du suffrage universel, j'en conviens ! En tant qu'anarchiste je ne puis moins faire que de blâmer de semblables aspirations ; mais, cette question écartée, j'applaudis généreusement à l'œuvre du féminisme.

Pourquoi l'inégalité entre les sexes ? Pourquoi du côté de l'homme tous les droits et tous les privilèges ; du côté de la femme tous les devoirs et toutes les servitudes ?

La femme, disent les ennemis du féminisme, devrait se contenter de la situation qui lui est faite, — et par corollaire continuer à accepter l'état de choses qui fait d'elle une victime liée. Elle est l'objet de nos sentiments les plus tendres, — qui se manifestent souvent par les moyens les plus violents, — de nos passions les plus sincères, de nos désirs les plus ardents, etc., etc., et toute la tirade des expressions sentimentales et romanesques. Féminisme, ajoutent-ils, est synonyme de masculinisation. Une femme ne devrait pas sortir du rôle qui lui est assigné par les aptitudes inhérentes à son sexe.

Savent-ils, en raisonnant ainsi, à quoi ils assimilent l'objet de leur adoration ? Ont-ils conscience de la situation qu'ils lui créent au sein de la Société ?

Ils en font tout simplement une épave roulée, ballotée par la vague du caprice humain ; vouée à l'incertitude, à la versatilité des caractères.

La femme est lasse de cet état de choses. Elle veut se soustraire à de semblables vicissitudes ; elle veut se soustraire à l'état d'infériorité où l'homme s'est toujours fait le triste devoir de la laisser croupir pour la sauvegarde de ses intérêts personnels ; elle veut se créer une existence indépendante et libre. Et c'est justice.

Le féminisme, loin d'oblitérer les conceptions féminines, leur donnera au contraire plus d'ampleur. La femme pourra évoluer librement, dans toute la plénitude de ses facultés ; se développer dans toute sa virtualité, sa place sera désormais désignée dans la société ; elle n'aura plus à la conquérir par la puissance de ses charmes, la ruse ou l'hypocrisie.

Et l'humanité entière jouira de cette orientation nouvelle vers un idéal que l'homme, malgré tout, s'acharne à ne pas voir meilleur.

L'étiage des conflits d'idées et de sentiments, source et véhicule de tant de misères et de douleurs sera réduit à zéro. Elevés d'après des principes communs, avec une égale et exacte connaissance de leurs droits, l'homme et la femme réaliseront mieux les conditions indispensables à une entente harmonieuse et à la conquête d'un bonheur qu'ils chercheraient en vain dans une organisation sociale basée sur le mensonge et l'iniquité.

Féministes, persévérons !

Méric et Poilo, mes amis, soyez plus raisonnables !

O. R.

[1] Le féminisme, d'Odette Laguerre.