Titre: L'évolution du socialisme en Chine : l'anarchisme
Auteur·e: Owen Ho
Date: 1935
Source: extrait le 3 aout 2026 de Gallica
Notes: Deux chapitres concernant l'anarchisme dans la thèse d'Owen Ho intitulée L'évolution du socialisme en Chine et soutenue à l'université de Strasbourg en 1935.

L'anarchisme contemporain en Chine puise à la fois à la source des anciens et à celle des européens. Mais il est influencé plus par les derniers que par les premiers.

Le mouvement anarchiste

Les premiers partisans chinois de l'arnachisme furent MM. Li-Sheh-Tsang et Wou-Tsi-Houi, ils avaient publié à Paris avant 1911 un périodique intitulé : « Nouvelle ère » pour propager leurs principes. Mais peu après, ils se liaient au Docteur Sun-Yat-Sen et progressivement devinrent ses adeptes. Actuellement, ils sont les membres importants du parti Koumintang.

Dès l'an I de la République, le mouvement anarchiste commençait à se développer. Les agiteurs de ce mouvement furent Shafao, Bignain, Béganfou, Livon, etc... Ils établirent un « Houiming-Tsulopou » à Canton. Ce fut le centre de la propagande anarchiste à ce moment-là. En 1913, ils ont publié un périodique sous le titre : « Houminglou » qui fut interdit peu de temps après. Alors, les chefs anarchistes s'enfuirent à Omen et y publièrent « Goshung » (voix diverses) mais ils ne continuèrent que deux semaines et furent tout de suite interdits. Cependant, ils y publièrent secrètement encore plusieurs périodiques et ouvrages tels que « Minshingpao » (la voix du peuple), « La grève générale anarchistes », « Houfontsi » (le tigre couché), etc. Dans cette période, un des chefs Sheh-Fou s'enfuit à Shanghai, puis il fut assassiné au bord de Lac-Ouest. Ce fut le premier sacrifice des anarchistes en Chine.

En 1916, malgré l'interdiction du gouvernement, une série d'associations anarchistes étaient établies, telles que « Chouin-Sheh », à Nanking, sous la direction de Wou-Ao- et Tsin-Fon ; « Shei-Sheh » à Pékin ; « Association anachiste » à Shanghai ; et « Ping-Sheh » dans la province Shin-Si, etc... En 1919, les associations anarchistes qui viennent d'être citées se confondirent et devinrent une organisation unique sous le nom de « Tsing-Hoa-Sheh » (évolution). Elle publia un périodique éphémère « Evolution » qui disparut aussitôt sa naissance.

Après tant de difficultés les anarchistes ne perdirent pas courage, ils organisèrent « Tsain-Sheh » à Tientsien et publièrent « La vie nouvelle » qui subit le même destin que les périodiques cités plus haut après la troisième édition. Désormais le mouvement de cette tendance diminue peu à peu en laissant une trace légère.

Les théories anarchistes

En ce qui concerne les théories, les anarchistes chinois ne font guère que reproduire celles de leurs confrères européens, surtout de Bakounine et Kropotkine. Ayant emprunté largement à ces derniers, les anarchistes chinois veulent aussi tout détruire comme le préconisait Bakounine : « La génération actuelle doit détruire tout ce qui existe sans distinction et aveuglément avec cette seule pensée : le plus possible et le plus vite possible »[1]. Ils veulent non seulement abattre le gouvernement, mais aussi tous les systèmes, toutes les mœurs et toute la civilisation actuelle. Bakounine nous présente encore une explication plus concrète : « Nous voulons la révolution universelle, sociale, philosophique, économique et politique à la fois afin que de l'ordre des choses actuelles fondé sur la propriété, l'exploitation sur la domination et sur le principe de l'autorité soit religieuse, soit métaphysique et bourgeoisement doctrinaire, soit même jacobinement révolutionnaire » Kropotkine nous dit aussi : « Remuer la Société dans sa vie intellectuelle et morale, secouer la torpeur, refaire les mœurs, apporter au milieu des passions viles et mesquines du moment le souffle vivifiant des passions nobles, des grands élans, des généreux dévouements »[2]. Les anarchistes chinois vont encore plus loin, ils veulent brûler tous les livres d'histoire, parce qu'ils laissent une impression malsaine à l'humanité et provoquent aux hommes une admiration du privilège. Ils sont contre l'obéissance familiale, c'est-à-dire l'obéissance du fils au père ou des jeunes gens aux aînés dont la coutume est profondément enracinée dans les esprits en Chine depuis plusieurs millenaires. D'ailleurs, ils veulent abolir le régime actuel du mariage, ils disent que le mariage ne doit être soumis à aucune règle, il faut avoir la pleine liberté de se lier et de se séparer, en conséquence, le contrat de mariage doit être supprimé, enfin, ils poursuivent cette idée jusqu'à la suppression de la famille.

Après la destruction de tout, que feront les anarchistes. Rien de plus que Kropotkine, ils imaginent une société nouvelle dont le fondement est l'entr'aide et la liberté, où chaque individu revendique sans réserve son rôle humain. Nous pouvons citer l'explication de Kropotkine d'accord avec ses partisans chinois : « Cette société sera composée d'une multitude d'associations unies entre elles pour tout ce qui réclame un effort commun : fédérations de producteurs pour tous les genres de production agricole, industrielle, intellectuelle, artistique, communes pour la consommation, se chargeant de pourvoir à tout ce qui concerne le logement, l'éclairage, le chauffage, l'alimentation, les institutions sanitaires, etc., fédération de communes entre elles et fédération avec des groupes de production ; enfin des groupes plus étendus encore, englobant tout un pays, ou même plusieurs pays, et composés de personnes qui travailleront en commun à la satisfaction de ces besoins économiques, intellectuel et artistique qui ne sont pas limités à un territoire déterminé. Tous ces groupes combineront librement leurs efforts par une entente réciproque... une liberté complète présidera au développement de formes nouvelles de production, d'invention et d'organisation ; l'initiative individuelle sera encouragée de toute tendance à l'uniformité et à la centralisation combattue »[3].

Chose curieuse la pensée anarchiste naquit dès l'aube de la pensée sociale en Chine et donna à toutes les époques une influence remarquable sur certains inteltuels, mais aujourd'hui, malgré l'effort des partisans du mouvement de ce genre, elle ne produit qu'un résultat insignifiant. Pourquoi cela ? Nous essayerons de l'analyser comme suit :

  1. Au point de vue de la tactique. — L'attitude critique de l'anarchisme est facilement accueillie par les opprimés, mais son plan de destruction est trop étendu. Il ne peut pas baser sa force révolutionnaire sur une classe ni sur plusieurs classes ; parce que pour alimenter le sentiment révolutionnaire d'une classe, rien n'est mieux que de réclamer pour elle des privilèges ; c'est par cette amorce que les boschevistes ont réussi leur révolution en Russie, ont pris une force considérable en Chine, en berçant les ouvriers ; quant à l'anarchisme, il n'a pas ce moyen efficace. D'ailleurs si l'on veut provoquer l'élan révolutionnaire de plusieurs classes, il faut un intérêt commun ou une harmonie entre elles. C'est avec cela que le Koumintang a pu réussir en Chine, par exemple : avec le but d'égaliser la vie économique de l'humanité, qui favorise le prolétaria ; le koumintang suit une voie à la fois révolutionnaire et évolutionniste, à savoir : égaliser peu à peu la propriété de la terre et limiter le capitalisme par une gestion juste et opportuniste qui diminue la réaction du propriétaire et capitaliste, mais l'anarchisme manque de ce ressort.

  2. Au point de vue de la destination. — Théoriquement la société imaginée par les anarchistes ne provoque pas beaucoup d'objections tant qu'elle est une imagination ou un espoir. Mais, en somme, quelle société désirée par un socialisme quelconque n'est pas aussi satisfaisante. La différence par laquelle l'un s'écarte de l'autre de ces socialismes est la méthode et la possibilité de réaliser son idéal. L'anarchisme croit qu'on peut supprimer le gouvernement et y subsister des associations contractuelles ; on en ignore la possibilité. C'est généralement pour ces causes que l'anarchisme est loin du succès et n'est même pas suffisamment propagé dans cet immense pays d'Asie, ni même dans aucun pays étranger.

[1] Gide (C.) et Rist (C.) : Histoire des Doctrines économiques, p. 755.

[2] Gide (C.) et Rist (C.) : Histoire des Doctrines économiques, p. 755.

[3] Gide (C.) et Rist (C.) : H.D.E., p. 748.