Pierre Kropotkine
À la presse suisse
Messieurs,
Vous vous êtes justement émus de la croisade, soulevée par la presse officieuse des pays monarchiques, contre le droit à l'asile que les réfugiés politiques ont en Suisse. Sans attacher à ces attaques, devenues d'ailleurs périodiques, plus d'importance qu'elles ne comportent, vous avez déjà répondu en partie aux hableurs de la presse russe. Vous leur avez fait observer que des révolutionnaires, qui savent si bien creuser des mines à cent pas d'un palais, dans une rue soumise à la surveillance spéciale de Hautes Commissions, n'ont nullement besoin d'aller jusqu'en Suisse, pour y faire des achats de pots en fer blanc et de tubes en verre, avec lesquels ils font leurs bombes. Vous avez aussi apprécié à sa juste valeur cette illusion des maîtres, qui persistent à croire que dans leurs pays ils n'ont que des sujets fidèles, prosternés à genoux devant eux, et qui se font persuader que tous les actes de révolte, tentés pour secouer le joug de l'absolutisme et du favoritisme, ne sont dûs qu'à l'inspiration de meneurs étrangers. Enfin, vous avez qualifié, comme elle le mérite, cette manœuvre des valets cherchant à faire croire aux maîtres que leur dévouement sans bornes et leur perspicacité sans exemple se trouvent malheureusement paralysés par les conspirations fomentées loin du pays, sur le versant des Alpes, ou sur les bords du Léman, de la Seine, de la Tamise.
Mais ce n'est qu'un côté de la question. Permettez-moi d'aborder l'autre.
C'est au nom des cinq à six mille camarades, parmi lesquels je m'honore d'avoir bien des amis, au nom de ces martyrs qui languissent depuis des années dans la détention préventive, qui meurent de phthisie et de scorbut dans les prisons centrales, qui traînent les chaînes dans les mines de Nertchinsk, expirant sous les fouets des bourreaux, qui errent dans les neiges de Nijne-Kolymsk, qui peuplent les bourgs perdus au sein des toundras, des steppes et des forêts, depuis l'Océan Glacial jusqu'aux déserts de l'Asie Centrale et d'Odessa au Kamtchatka ; c'est au nom des vingt-deux socialistes hissés aux gibets, — que je viens protester contre les misérables qui osent affirmer que toute cette noble génération n'était qu'un jouet entre les mains de quelques meneurs.
Oser affirmer que des milliers d'hommes et de femmes qui ont tout sacrifié pour leur cause : les joies de la liberté, de la famille, et de la vie, — qui ont renoncé à tout, à tout au monde, pour aider au peuple russe a se débarrasser des oppresseurs qui le dévorent ; oser affirmer que ces héros ne sont que des instruments entre les mains de quelques-uns — c'est insulter l'élite de la Russie, c'est insulter des hommes dont l'humanité prononcera un jour le nom avec vénération.
Oui, messieurs, avez-vous sondé tout l'abîme de l'insulte que vous faites à ceux qui vont froidement s'immoler pour frapper leur ennemi ? à ceux dont toute la vie n'a été animée que d'un vaste sentiment d'amour pour l'humanité ; qui montent les marches de l'échafaud, calmes, un doux sourire sur les lèvres et dont le regard n'exprime qu'un regret : celui de ne voir par-dessus les murs de la prison cette foule qu'ils ont tant aimée, — avez-vous sondé, messieurs, tout l'abîme de l'insulte que vous leur lancez, lorsque vous faites semblant de croire qu'ils obéissent aux ordres d'un chef ?
Quoi ! Voilà, depuis onze ans, que des milliers et des milliers d'hommes et de femmes, jeunes et vieux, pauvres et riches, passent par le parti socialiste, sachant que chacun d'eux sera pris au bout de six mois et périra dans les prisons, s'immolant les uns après les autres et reformant toujours les bataillons décimés, — et l'on ose attribuer ce mouvement à quelques individus résidant en Suisse ou en France !
Non, messieurs, ce n'est ni en Suisse, ni en France que les révolutionnaires russes ont appris à aimer leur peuple, à haïr l'absolutisme.
C'est dans les cris de misère de notre peuple qu'ils ont puisé cette force invincible. C'est dans les sanglots de la paysanne dont le mari a succombé hier sous les bâtons ou sous les balles, et dont les enfants meurent aujourd'hui crispés par la faim. C'est dans la chanson des 12000 forçats qui font chaque année à pied la route de Nertchinsk, dans les pleurs de la mère qui suit ses enfants en exil, qu'ils ont puisé leur haine de l'absolutisme.
La force du parti révolutionnaire russe n'est pas dans ses chefs : heureusement il n'en a pas. Elle est dans la situation exécrable de notre pays, pillé par les hordes de voleurs qui prennent aux paysans la dernière poignée de farine pour faire les 160 millions dont on dote une concubine. Elle est dans les souffrances de notre peuple, dans les persécutions inénarrables dont nous sommes accablés parce que nous osons le dire. Elle est dans ce dévouement sans bornes des hommes qui marchent vers un meilleur avenir. Elle est dans les forces morales et intellectuelles constamment mises au service de la révolution par l'élite du peuple, des ouvriers, des paysans, de la jeunesse des écoles. Elle est dans le soutien moral, dont les actes des révolutionnaires ont été toujours appuyés jusqu'à présent en Russie même, et sans lequel — vous devez le comprendre — aucun parti n'eût jamais pu exister ; elle est enfin dans les sympathies qu'ils trouvent dans toutes les classes de la société, au sein même des bourreaux.
Ne parlez donc pas, messieurs, de complots décrétés n'importe où. N'offensez pas des hommes et des femmes que vous-mêmes vous auriez respecté, — vénéré peut-être, — si vous les eussiez connus de près. Des hommes qui meurent comme les révolutionnaires russes ne reçoivent pas d'ordre. Ce sont eux qui du haut de l'échafaud ordonnent aux survivants de continuer leur œuvre.
Et maintenant, messieurs, permettez-moi, pour finir, de vous dire une vérité qui, peut-être, vous paraîtra dure, mais qui n'en est pas moins une vérité.
C'est vous-mêmes qui, pour une grande partie, êtes la cause des attaques dirigées en ce moment contre la Suisse. C'est vous-mêmes qui avez puissamment contribué à faire croire qu'en effet la Suisse est le foyer de toutes les conspirations. Par l'ardeur que vous avez apportée jadis dans les attaques dirigées contre l'Avant-Garde ; par l'empressement que vous avez mis à vous faire l'écho des fables qui se débitaient alors sur le lien invisible qui « reliait les actes de Hoedel, de Passanante, de Moncasi » ; par l'empressement que vous mettez généralement à reproduire les fables qui se débitent par la presse officieuse allemande et italienne, sur les prétendues conspirations ; et d'autre part, par le peu d'empressement que vous mettez à établir, par l'étude sérieuse de la situation effroyable faite aux peuples, que la révolte est une conséquence inévitable de la situation, dans bien des pays de l'Europe, — par cela, vous-mêmes vous avez contribué, messieurs, et contribué sérieusement, à maintenir ce préjugé, qui consiste à croire que la révolte n'est pas l'affaire de quelques meneurs, résidant en Suisse, à Paris, ou à Londres.
J'espère, messieurs, que vous trouverez une place dans vos journaux pour reproduire cette lettre. La vérité doit être connue sur ce sujet.
Pierre Kropotkine