À Anna Mahé,

Après votre article paru dans l'anarchie d'hier, je ne puis plus résister, à vous conter mes petites confidences ; qu'il me brûlait de vous écrire :

Je suis un « jeune », camarade, un « jeune » qui s'efforce d'être un anarchiste mais qui y a bien de la peine ! .. Qu'importerait la peine si le but à atteindre n'était pas si loin de nous.

Depuis deux ans que je suis venu à l'anarchisme j'ai quitter le foyer familial pour me soustraire à l'autorité paternelle sans ressources, pour gagner des sous afin de m'acheter du pain, j'ai pris le métier qui me semblait le plus facile ; bien qu'antisocial, je me fis employé de commerce.

Le milieu employé de commerce est un milieu pourri de préjugés, absolument réfractaire à l'idée anarchiste, du moins pour le moment.

Mon travail ne me permet pas de suivre assidûment les Causeries comme je le voudrais. J'y suis allé déjà plusieurs fois de loin en loin, mais j'ai l'air d'être suspect, on me prend sans doute pour un mouchard.

Bref cette petite histoire ne vous intéresse probablement pas beaucoup, mais j'arrive au fait qui me fait vous écrire.

J'ai vingt ans. Je suis à l'âge où les jeunes gens font de l'acte sexuel leur constante préoccupation.

Eh bien ! camarade, je ne puis pas satisfaire mes besoins sexuels, comme je le désire et comme m'y obligent les lois impérieuses de la nature. Je suis sevré d'amour parce que je ne veux pas me plier aux exigences du milieu dans lequel je vis.

A notre époque il faut, pour se livrer aux joies de la volupté, promettre mariage et fidélité à la petite jeune fille de famille, au trottin ; ou bien débattre un prix avec une amazone tarifiée qui huit fois sur dix est avariée.

Je vous le répète, le besoin sexuel est le besoin le plus difficile à satisfaire, pour les anarchistes perdus dans la foule des abrutis.

Je suis persuadé qu'il existe même dans Paris des anarchistes des deux sexes isolés comme moi, et qui n'ont pas le temps d'aller :

OU L'ON DISCUTE - OU L'ON SE VOIT

Pour ceux-là, camarade, ne serait-il pas possible de distraire quelques lignes de la quatrième page de l'anarchie.

Ces quelques lignes dans le genre de « Trois mots aux Amis » seraient consacrés à « l'Amour libre », où les copains de sexe différent pourraient correspondre, ce qui faciliterait les « unions anarchistes » et augmenterait la future famille de copains.

Nous pourrions ainsi nous libérer du mariage et de la prostitution, en attendant le communisme anarchique intégral.

Car ainsi que l'a dit si justement Chapoton :

C'est par le travail matériel, et par le même turbin qui peuvent se développer insensiblement des conditions plus agréables.

Poignée de mains, camarade.

S.-T.-C. ANTONIN