Sydney Webb
Les ouvriers sans travail et la police
Nous croyons utile d'insérer la lettre suivante, pour montrer que les ouvriers de Londres sont mûrs pour l'Anarchie. Ce n'est qu'une question de propagande et nous engageons vivement nos camarades à la faire avec zèle.
À l'Éditeur du Daily News.
Monsieur,
Vous dites que vous êtes décidé, devant l'attitude des ouvriers sans travail, à aller au fond de la question et à donner la parole à chacune des parties. Puis vous vous demandez si l'on est réellement en face d'un mouvement socialiste à Londres. Sans prétendre vous donner une réponse directe, je crois connaître assez les ouvriers pour vous soumettre quelques observations qui résument fidèlement leur manière de voir à ce sujet :
La majeure partie des ouvriers de Londres ne se donnent pas le nom de socialistes mais ils en ont assez du libéralisme officiel et même du radicalisme des meneurs actuels. Il est à peu près impossible de les enrôler dans des associations soi-disant libérales ou radicales parce que, disent-ils, les unes ne valent pas mieux que les autres.
Cette désaffection provient de l'abandon presque absolu des questions sociales par le parti libéral. L'ouvrier de Londres ne donnerait pas deux sous pour la suppression de l'Église d'État, pour la décentralisation dans l'administration des comtés, et il ne croit pas à la révision des taxes ou à la réforme municipale de Londres.
Il n'a aucune raison de partager l'optimisme fallacieux de la bourgeoisie prétendant que le développement illimité de l'initiative individuelle doit aboutir logiquement à l'organisation sociale la plus parfaite. Il est trop simple pour croire à cette harmonie préexistante.
Mais il voit de près les terribles injustices sociales dont le politicien bourgeois commence à peine à s'émouvoir. Il sait que cent mille hommes n'ont pas d'ouvrage, que trente mille enfants vont à l'école sans avoir déjeuné, que quatre-vingt-cinq mille malheureux cherchent sur les docks à utiliser leurs bras, que sur cinq habitants de Londres, il y en a un qui meurt au workhouse ou à l'hôpital. Il n'a pas fait de plan pour remédier à cet état de choses ; mais il se demande ce que font les législateurs et les gouvernants qui sont payés pour y remédier.
Il sait parfaitement à quoi s'en tenir sur la différence entre ce qu'on appelle accroissement de la richesse nationale (c'est-à-dire accumulation de capital) et accroissement de la prospérité nationale (c'est-à-dire amélioration des conditions économiques des classes pauvres ou des masses) ; mais il n'a encore entendu parler d'aucune mesure libérale ayant amené cette amélioration. En résumé il connaît l'économie politique mieux qu'on ne le suppose, et ce n'est pas lui qui aurait commis la bévue de sir Henry Knight assurant que le banquet du lord-maire est profitable au commerce.
SYDNEY WEBB.