Terre et Liberté
Correspondances et communications (1er novembre 1884)
Armentières. — La misère ne semble pas, paraît-il, pas encore assez grande aux exploiteurs de notre pays et tout, surtout la faim, leur sert de prétexte à exploitation nouvelle.
C'est ainsi que, dans un atelier situé boulevard Faidherbe, les malheureuses ouvrières se sont vues imposer une réduction de 20 centimes par paquet de fil, ce qui rapporte à l'« honnête » patron le respectable bénéfice de 3 francs par semaine et par ouvrière.
Il n'y a pas de petits profits !
Ah ! si les ouvriers des villes et ceux des campagnes voulaient s'entendre pour supprimer les ennemis, — nos maîtres.
Il est grand temps, hélas ! de comprendre enfin que la Révolution seule pourra nous débarrasser de ces vampires qui ne vivent que par le vol et la misère des producteurs.
Allons, travailleurs, exploités, un coup d'épaule pour hâter le jour de la Révolution.
Le groupe « Terre et Indépendance » d'Armentières.
Paris. — Terre et Liberté ! tel est le titre que vous avez choisi pour entrer dans l'arène. Tel est aussi le cri qui doit rallier au jour de la Révolution sociale les éternels déshérités que des siècles d'iniquités et de souffrances ont jeté dans l'indifférence la plus complète et dans l'inertie la plus absolue.
En France, le crétinisme gouvernemental et les vilenies parlementaires ont tué le sens moral des travailleurs, abattus qu'ils sont par l'exploitation la plus odieuse et par les inégalités créées par la société actuelle basée sur la spoliation, le vol et l'assassinat !
A nous donc de les réveiller ! nous qui comme eux sentons peser lourdement le fardeau de la misère, nous que la conscience de notre misérable situation a révolté !
Nous ne voulons plus que la terre soit le patrimoine de quelques individus oisifs, s'arrogeant le droit de la diviser à leur gré et selon leur caprice, s'emparant aussi de toutes ses richesses au détriment des travailleurs, qu'ils laissent mourir de faim, eux, qui seuls les ont produites.
Nous ne voulons plus que la liberté soit un mot qui serve de marche-pied pour gravir les degrés du Capitole aux ambitions inassouvies et aux intrigues honteuses. Car c'est au nom de la liberté que les sinistres farceurs qui ont gouverné les peuples et les gouvernent encore font tuer des milliers de travailleurs. C'est encore au nom même de cette liberté que les cyniques bandits qui prétendent nous gouverner couchent en ce moment dans les plaines marécageuses du Tonkin les enfants des travailleurs assez naïfs pour les offrir en holocauste sur l'autel des fétiches de la bourgeoisie française.
Nous ne sommes pas de ceux qui veulent se substituer à la bourgeoisie possédante et qui prétendent faire le bonheur du peuple malgré lui ; nous ne sommes pas de ceux qui veulent changer l'ordre actuel des choses pour en substituer un autre qui ne vaudrait pas davantage. Nous pensons, au contraire, que les travailleurs, le jour de la Révolution, doivent être libres de s'organiser à leur guise.
Pour arriver à ce résultat, il nous faut détruire tout ce qui est atteint du virus bourgeois.
Pour y parvenir, il nous faut frapper dur sur la tête de la bourgeoisie, au risque de lui faire éclater la cervelle.
Aussi, nous réjouissons-nous, en apprenant que çà et là, il s'est trouvé quelque Fournier qui, plus heureux que lui, ont fait sauter la tête de leurs exploiteurs ; quelques mineurs, qui à la perspective d'une existence sans vie se sont armés contre le capitalisme minier ; quelques soldats que l'obéissance passive et la discipline de fer — si chère à la bourgeoisie — ont révolté, et qui ont eu le courage de loger, dans le crâne de quelques salopes galonnés, la balle si longtemps destinée aux travailleurs !
Car, pour détruire l'édifice gangrené qui nous ronge, l'action révolutionnaire retrempe les hommes, tandis que le bulletin de vote et le parlotage les corrompt et les avilit.
Le groupe les « Insurgés » de Paris.
Reims. — C'est avec un grand plaisir que nous voyons renaître un organe communiste-anarchiste.
Nous vous souhaitons longue vie.
Pour propager la vérité, souvenez-vous que la ligne droite est toujours le plus court et le meilleur chemin pour conduire au but.
Souvenez-vous que vous devez toujours être dans la logique des choses et défendre contre tous les principes révolutionnaires.
En prenant pour titre de votre organe Terre et Liberté, vous avez résumé nos aspirations. Ces deux mots contiennent le programme de nos revendications. En effet, que peut faire le prolétaire sans la possession de la terre ? rien. Que peut-il faire sans la liberté ? encore rien, que de rester comme aujourd'hui l'esclave des potentats du sol et du capital.
Marchez donc hardiment dans la voie que vous ont indiqué vos devanciers, combattez sans relâche les préjugés qui soutiennent encore l'édifice vermoulu de la vieille société.
Nous sommes avec vous aujourd'hui, comme nous espérons être avec vous le jour où s'écroulera enfin ce monde d'exploitation, d'oppression et de misères pour faire place à la nouvelle société dans laquelle l'humanité, ayant Terre et Liberté, fera triompher la justice et la solidarité sociales.
Le groupe « Les Résolus » de Reims.