Terre et Liberté
De la civilisation par un bourgeois
La civilisation bourgeoise dont nous sommes si fiers en la comparant à la barbarie, peut-elle, en l'état telle qu'elle est, même en se perfectionnant, suffire au bonheur de l'humanité ? Est-elle la fin, l'idéal la destinée finale de l'homme ?
Examinons :
Considérons comme type la population réputée la plus libre en droit, la plus riche et qui se regarde comme la plus éclairée du globe : celle de Londres.
Il y a quarante ans déjà, Londres renfermait 16 écoles de médecine et autant de facultés de droit, 5 de théologie, 18 bibliothèques publiques, 491 temples ou chapelles ; un grand nombre d'écoles primaires, parmi lesquelles on en compte 200 où sont nourris et vêtus gratuitement 15 à 20.000 enfants ; une multitude de sociétés d'encouragement dont l'une, la Société biblique, a fait répandre par toute la terre l'évangile imprimé en 142 langues ou idiomes ; un clergé riche à milliards, etc., etc.
A ces institutions, il convient d'ajouter les clubs qui sont dans les mœurs, et une presse libre qui fait, pour ainsi dire, tomber comme flocons de neige, les journaux à toute heure sur la grande cité.
Parmi les institutions de bienfaisance que possède Londres et à part les paroisses qui doivent, de par la loi, nourrir les pauvres, on cite, entre autres, 117 hôpitaux ou hospices, 30 dispensaires pour consultations et médicaments gratuits, et la charité privée, qui est réellement inépuisable.
Londres est le point de la terre où la richesse est la plus condensée ; elle était il y a longtemps évaluée à 20.000 francs par tête et s'est peut-être doublée depuis ; il s'y trouve des familles qui jouissent de 50 à 80.000 francs de rente par jour.
Telles sont les ressources intellectuelles et matérielles de la capitale, de l'industrie et du commerce, de la reine des mers, du centre le plus peuplé et qui se vante d'être le plus civilisé de la terre.
Tant de lumières et de richesses font sans doute de Londres un paradis terrestre.
Qu'y trouvons-nous ?
L'opulence raffinée, le faste révoltant, bravant une misère horrible ; l'ouvrier, méprisé, assimilé à l'outil, se cachant de la police pour se blottir au dehors, la nuit, contre les portes d'écuries, et profiter de la douce chaleur qui émane des chevaux de luxe servis par des domestiques en livrées, sous des plafonds richement décorés, pendant que les petits enfants travaillent sous le fouet dans les manufactures et couchent, privés d'air, sous les rues, dans la vermine ou dans des réduits où jamais la lumière du jour n'a pénétré ; 20.000 individus qui, chaque jour, ignorent le matin s'ils trouveront à manger ; 20 à 25.000 mendiants ; 200.000 pauvres secourus officiellement ; 120.000 filous qu'alimentent 3.000 maisons de recéleurs ; 160.000 domestiques des deux sexes ; plus de 40.000 maisons de jeux ; 8 à 10.000 détenus ; 14 cours de justice (tribunaux) ; plus de 220.000 malheureuses femmes hors la loi, patentées pour braver la pudeur, louant à l'heure leurs corps empoisonnés, pour un abri ou un morceau de pain, etc. ; enfin, comme argument suprême de persuasion, un bourreau avec aides et gibets permanents.
Quant au nombre des enfants qui travaillent sous les coups, douze heures par jour, enfermés dans les bagnes dits manufactures, aux suicides par désespoir, aux décès faute d'aliments, on n'ose en faire la statistique [1].
Et cet état de choses est partout en proportion des progrès de la civilisation bourgeoise. Plus de richesses, plus de paupérisme, plus de lumières, plus de fourberie, d'astuce et de perfidie ; plus haut monte l'opulence, plus bas descend l'abîme de misères et de douleurs, plus profond est le cloaque de vices et de dégradation.
La fausseté de la base sociale actuelle est si bien sentie quoique non aperçue, que de toutes parts les politiciens travaillent — en apparence — à la restreindre, à en réduire les effets, en criant sus aux socialistes.
Comme panacée, ils offrent le suffrage universel.
Qu'a-t-il produit ?
A son début, il couronne le plus grand des parjures et nous vaut les guerres lointaines, le sang et l'or de la France répandus pour nous faire des ennemis et des envieux.
A-t-il fait mentir ces affreuses paroles : l'exploitation de l'homme par l'homme !
A-t-il donné à la misère une limite avant le suicide ?
A-t-il fait disparaître des villes, ces quartiers sombres, humides, où l'enfant, issu de parents atrophiés faute d'air et de nourriture, est condamné en naissant à une mort prématurée.
A-t-il rendu inutiles les abandons d'enfants et si souvent leur suppression ?
Enfin, ce droit de suffrage, qui nous donne rang de diplomates, a-t-il garanti à l'esclave blanc de la faim, la ration de maïs due à l'esclave noir de l'ancien droit américain ?
Il a avivé les appétits, mis en relief des gens gonflés d'orgueil. Pour quémander les suffrages, il faut beaucoup de présomption, de là tant d'abstention dans la masse éclairée, tant de dédain pour le droit de suffrage.
[1] Un relevé officiel porte, en 1881, le nombre des décès constatés par la faim à 101, dont 58 du sexe masculin, 13 enfants et autant de vieillards au-dessus de soixante ans, soit deux par semaine. Et ce n'est là qu'une faible révélation.