Dans un bar de Rouen, Le Shanti, des coussins partout, des petites tables au ras du sol, des tentures, bref, ambiance Orient et thé à la menthe. Et puis, presque cachée derrière un voile, cette silhouette de plâtre gueulante, le corps meurtri, enserré dans des chaînes, entouré de petites photos dérisoires… Une œuvre belle, forte et dérangeante qui contraste avec la douceur des lieux. C’est ce qu’a voulu donner à voir Véronique Naud, jeune professeur des écoles de Rouen. J’ai essayé d’en savoir plus sur sa démarche. Elle est gentiment venue répondre à mes questions à la librairie libertaire l’Insoumise.

Virginie Benito

ML : Peux-tu présenter ta démarche ?

Véronique : Les arts plastiques sont une discipline qui me plaît depuis toujours… J’ai donc pensé à ce concept… il y a quelques années, en mars 2003, lors d’une manif, j’en ai parlé à une collègue, Marie-Noëlle Richard ; Elle a tout de suite été emballée par l’idée de créer une asso ; il ne restait plus qu’à trouver le trésorier, et notre ami Pascal Belloncle a, lui aussi, été tout de suite partant.

ML : Parle-nous du Gueul’art…

Véronique : C’est une association dont l’objet consiste à faire prendre conscience et à montrer que chacun a du pouvoir du moment qu’il en est persuadé ; en s’alliant à d’autres individus, chacun peut initier des changements. Nous étions cinq durant cette année 2003-2004, et nous avons réalisé huit productions en tout ; chacune des productions a été exposée dans un café, accompagnée d’écrits, l’un exposant la situation et l’autre proposant des « solutions » applicables par chacun.e d’entre nous. Pendant un an, nous nous sommes réuni.e.s régulièrement dans un atelier.

ML : Pourquoi une démarche artistique et pas un engagement purement militant ?

Véronique : En attendant, je réfléchis et je préfère ne pas adhérer à un quelconque courant d’idées ; ça n’empêche pas d’agir, de se bouger, c’est une notion tellement vaste… Avec l’asso, c’est une façon de dire : ne restons pas indifférent.e.s ; ne cédons pas à la fatalité ; impliquons-nous, réagissons, tout en sachant que nous n’allons pas changer la face du monde.

ML : Pourquoi ne pas avoir agi sur le mouvement en cours à ce moment-là ?

Véronique : Les problèmes liés à l’Éducation nationale, même ceux liés à la formation de l’individu, sont complexes et nécessitent une profonde réflexion ; je ne souhaite pas pour le moment me lancer dans un tel projet. Les crimes d’honneur et de dot, le travail des enfants sont des sujets qui me tiennent plus à cœur, actuellement. Marie-Noëlle a néanmoins, pour cette nouvelle année, dans l’idée de traiter un sujet lié à l’enseignement.

ML : Est-ce que le fait d’être enseignant change quelque chose dans votre démarche ?

Véronique : Je ne peux pas répondre pour les autres, mais pour ma part, ce n’est pas évident ; tout le monde est à même de se poser les bonnes questions du moment que l’on s’informe. Mais bon, je ne suis pas instit par hasard ; l’humain m’intéresse.

ML : Quels sont les thèmes que vous avez abordés ?

Véronique : Le pouvoir des médias, la biodiversité, les atteintes à la forêt, les déjections canines, la non-attribution de terrain aux gens du voyage, les crimes d’honneur et de dot, les enfants travailleurs, et les mégots que l’on jette par terre ; là, on a fait une vidéo ; c’était amusant !

ML : Comment procédez-vous sur le plan technique ?

Véronique : Pour les écrits, c’est chacun pour soi concernant le contenu ; chacun en prend l’entière responsabilité. Pour les productions plastiques, nous nous sommes aidés les uns les autres ; disons qu’on a surtout fait ce que l’on pouvait avec ce que l’on avait et connaissait.

ML : Cette démarche s’apparente-t-elle un peu à l’art brut, qui est souvent le fait de non-professionnels ?

Véronique : Nous ne sommes pas vraiment dans cette logique ; de toute façon, nous ne faisons pas de l’art pour l’art ; ce n’est pas l’objet de l’asso ; les arts plastiques sont un moyen d’expression parmi d’autres.

ML : Pour toi, c’est une forme d’engagement ?

Véronique : Oui, d’une certaine façon ; c’est une manière de pointer ce qui ne va pas et d’amener les gens à réfléchir et à réagir.

ML : Est-ce que ça marche ?

Véronique : On n’a pas vraiment eu beaucoup d’échos de cette exposition ; l’idée plaît bien mais entre le dire et le faire, ce n’est plus aussi simple ; par exemple, pour les crimes d’honneur et de dot, je propose la rédaction d’un courrier destiné aux différentes autorités pakistanaises, selon le principe développé par Amnesty International ; donc, là, ça demande un autre type d’investissement !

ML : Pourquoi t’es-tu intéressée à ce sujet en particulier ?

Véronique : Ce qui m’horrifie, c’est de faire souffrir psychologiquement et physiquement un être humain ; c’est ce qui m’a fait adhérer à Amnesty International. Tout naturellement, j’en suis arrivée à m’intéresser au sort de ces femmes. Je trouve que ce qui leur arrive est tellement ignoble qu’il n’y a pas grand-chose à dire de plus ; du moment que ça concerne un être humain, c’est déjà trop.

ML : Que penses-tu que l’on peut faire pour empêcher ces gestes odieux ?

Véronique : Informer ; une pression internationale exercée sur un pays peut initier des changements ; mais pour qu’il y ait cette pression, nous devons nous informer, agir en écrivant, en informant à notre tour, par exemple.

ML : Ne crois-tu pas que tu dénonces par là même le poids des religions et du patriarcat qui sévissent aussi dans les pays occidentaux, parfois sous des formes cachées ?

Véronique : L’échelle est quand même loin d’être la même, heureusement… Néanmoins, l’esprit attaché au patriarcat est toujours plus ou moins présent ; pour ce qui est de la religion, je n’en ressens pas la pesanteur dans notre société ; il y a sûrement des restes, mais ce que les femmes pakistanaises vivent, nous l’avons déjà vécu (le Sexocide des sorcières, chez l’Esprit frappeur) ; en même temps, on n’est à l’abri de rien… En tout cas, la recherche d’une égalité en toute chose, homme-femme, est encore d’actualité.

ML : Pourquoi avoir choisi d’exposer dans les bars ?

Véronique : C’est une idée de Laurent ; on l’a tout de suite trouvée excellente ; cela permet de toucher un public qui ne se serait pas déplacé pour notre expo dans un lieu unique et, a priori, éloigné du centre de Rouen.

ML : Quels sont vos projets ?

Véronique : Continuer à gueuler encore plus fort puisque nous serons plus nombreux l’année prochaine.