La vie est selon moi en état de vertigineuse décadence et une nouvelle philosophie n'est pas utile pour ressentir ce déclin.

( Un poète révolutionnaire, un complice. )

Nous avons tous entendu les coups de feu tirés sur Ponto, et pourtant nous avons feint de ne pas entendre (sourds par peur). Stockholm, Drenkmann, Buback, Ponto [1] : une chaîne ininterrompue de cris de femmes que seule une mitraillette pourrait faire cesser.

Depuis Ponto on n'a plus le droit de se taire : un nombre relativement élevé de femmes évoluent dans le monde du prétendu terrorisme. Jamais auparavant les bombes, les liquidations de personnalités, les attaques de banque, etc., n'avaient provoqué de telle irritation, aujourd'hui où l'on voit partout que les femmes ont cessé de se taire. Quelle différence y a-t-il entre une femme qui quitte son mari après trente ans de vie conjugale heureuse et une femme qui prend les armes ? Quitter la vie bourgeoise, tourner le dos à la légalité, c'est un pas que chacune (ou chacun) peut franchir. De quelle façon ? Cette décision dépend de leur passé, de leur présent, de leur égo. Préjuger de leur finalité comme le fait la gauche effarée face à tant de frères et soeurs en armes, est l'arrogance des apeurés, de ceux qui ne prennent jamais les armes mais qui, dans leurs réactions paranoïaques, ne représentent rien d'autre qu'un arsenal de bombes toujours désamorcées.

La violence serait le fait des autres, membres déchus de la famille, comme on peut si bien le lire dans le "Spiegel" [2], dans une interview de gauchistes professionnels. En dépit de cela, la gauche légale parle comme si elle était seule responsable et s'en excuse. La gauche ouest-allemande n'est plus qu'une simple entité légitime. Elle est sa propre névrose, elle se suit elle-même, elle n'est plus que peur. Elle s'est arrêtée devant le seuil décisif, qui, une fois franchi, déboucherait sur la mort. Ce n'est pas la gauche armée qui est sur le chemin de la mort, mais au contraire toute la vie. Exiger d'elle qu'elle quitte ce chemin conduisant à la mort, comme on peut le lire dans "Pflasterstrand" [3], reviendrait à se poser la question : mais où aller ?

A une époque où l'on développe la bombe à neutrons qui, comme les journaux l'ont si bien rapporté, ne provoque, dans son action, aucun dégât matériel, mais détruit, dans une terrible agonie, des millions de vies humaines, la mort d'un seul être devrait-elle effrayer davantage que la destruction d'une partie de l'humanité ?

A une époque où la destruction systématique de la vie humaine est programmée par l'installation dans le monde entier de centrales nucléaires parfaitement légales, la disparition de quelques assassins serait un crime ? L'internationalisme (Malville) serait-il autre chose que l'amitié des peuples telle qu'elle n'a encore jamais existé ?

Dans le contexte du retour en RFA du chef fasciste Kappler, qui a assassiné trois cent cinquante-six Italiens et fait déporter plus d'un millier de Juifs, ce qui est salué comme un acte de libéralisation, est-ce que la libération qui sauve des prisonniers de la mort (enlèvement de Lorenz à Berlin) devrait être assimilée au terrorisme ?

Aujourd'hui où nous devons assister à l'inéluctable progression de l'anéantissement de la vie, une bombe qui frappe une centrale nucléaire meurtrière serait-elle autre chose que l'expression de la révolte de l'humanité ?

Comment sommes-nous devenus aveugles ? Trop de lunettes, trop de savoir, trop d'analyses, trop déshumanisée pour être vraie, la gauche ouest-allemande ? Vous avez oublié que nous sommes folles. Vos sentiments sont homicides. Proche de l'étouffement votre esprit ne raisonne plus qu'en vain. Vous êtes morts avant que quoi que ce soit explose.

Vous tournez autour des mots que vous n'êtes plus capables d'exprimer. (...) Jamais nous n'avons éprouvé une telle peur des intellectuels, on ne peut devenir plus stupide. Quelque chose à défendre avec quoi on n'est pas d'accord : à la fin du langage, à la fin de la colère.

Les journaux bourgeois parlent au contraire d'éducation parricide des terroristes, en particulier par les femmes. Bien sûr, dans ce grand chaos des interprétations de phénomène "terrorisme", la vérité incite plus à se désoler de l'incapacité de la gauche.

Ne serait-il pas temps, après plus d'un millier d'années de suprématie du père, de renverser celui-ci ? (...) L'Etat, ce "sur-père", envoie ses brillants rejetons au ciel avec un fracas tel que cela frappe l'oreille, et dresse ses rejetons pétrifiés de sorte qu'ils ne puissent plus regarder vers leurs voisins et encore moins vers le ciel, tant il y a de gratte-ciel.

Ce père qui ne peut utiliser son énergie artificielle que dans une dose mortelle, ce halètement stupide des centrales nucléaires. Ce père à qui tout appartient et qui détruit ce qui lui est extérieur. Qui se prend pour un dieu et veut décider de la vie et de la mort des hommes. C'est le maquereau que chaque femme libre combat. Qu'il s'agisse de l'interdiction d'avorter, de la censure, du viol, des condamnations, de la terreur, aucun de ces pères ne nous trompera plus. Nous avons tout analysé. Nous voyons l'humanité là où elle devrait être désavouée. Nous sommes folles, parce que dans ce monde de la mort nous défendons la vie : avec des cris, des fusils, des pétitions, avec des refus, des écrits, avec tout ce que nous avons. Nous n'avons pas inventé la guerre, ni les bombes ni les fusils, ni le camp de concentration, ni la privation de liberté, les asiles d'aliénés ou autres prisons, dans lesquelles nous enferment les pères. Pas la science qui invente la destruction de la vie. Nous quitterons tout ce qui lui appartient.

Désespérer ?

Nos mères nous ont appris à ne pas le faire. C'est une faculté de l'éducation sans père, qui la plupart du temps vous empeste. Qu'il y ait quelqu'un pour qui la vie signifie plus que la guerre, la mort, la concurrence, la performance, le travail.

Nous n'aimons pas le travail, nous sommes paresseuses. Nous ne sommes sommes pas violentes, mais nous sommes agressives et tendres. Nous n'assassinons personne, nous éliminons ce qui tue. Nous n'enfermons rien, nous n'emprisonnons rien, nous ouvrons tout ce que vous fermez. Nous ne faisons pas de discours, nous nous taisons quand il n'y a rien à dire. Nous parlons à voix basse quand vous voulez nous écouter. Nous regardons quand vous donnez des ordres les yeux fermés. Nous vivons parce que vous êtes définitivement morts. Vous : les éternels dominateurs, les pères, les adultes, vous qui savez tout mieux que les autres, vous les dirigeants de la mort, vous avec vos bombes qui dépassent tout le monde, et qui ont été bricolées à un moment quelconque. Vous avec vos fusées, vos guerres, vos maladies, vos chaînes d'usine. Vous : qui manquez tant de sentiment. Vous : qui êtes incapables de vous aimer, faites attention, nous vous attraperons si vous nous dérangez. Nous qui sommes haïes, calomniées, la nouvelle jeunesse : les femmes, les filles, les enfants, les vieux, les fous, les criminels, les terroristes, les anarchistes, les homosexuels, les extrémistes, en un mot, les parias de la société, nous les sympathisants de la vie, le marais de vos rêves que vous essayez en vain d'assécher. Nous, vos folles.

Arrêtez, sinon ça va barder !

Viva Médusa

Ce nom n'est pas une cachette, mais une arme !

[1] Ponto, banquier, tué lors d'une tentative d'enlèvement, en 1977 Stockholm, attaque de l'ambassade de RFA, en été 1975, pour libérer vingt-six prisonniers politiques allemands. Drenkmann, juge supérieur à Berlin, tué en novembre 1974, en réponse au meurtre de Holger Meins lors d'une grève de la faim. Buback, procureur fédéral supérieur de RFA, chargé des poursuites juridiques contre les "terroristes", tué par le commando 'Ulrike Meinhof'.

[2] Spiegel, hebdomadaire bourgeois.

[3] Pflasterstrand, journal gauchiste de Francfort.