Jane Morand
Lettre à ma cousine
Je réponds tout d'abord à la question que tu me poses : « Faut-il donc être déguisée pour ressembler à tout le monde ? »
Si tu te déguisais, dans le sens exact du mot, tu ne ressemblerais pas à tout le monde, évidemment, mais il n'est pas ici question des apparences. Du tout, nous devons rester ce que nous sommes ni plus ni moins. Nous vêtir comme nous l'entendons, c'est-à-dire à notre goût.
Pour moi, le véritable raisonnement est celui-ci : ne rien prendre du côté artificiel, accepter les choses naturelles. C'est-à-dire boire, manger, dormir, travailler, aimer à notre guise, en un mot satisfaire nos besoins au moment où nous les ressentons et comme nous les ressentons.
Les besoins artificiels me paraissent être ceux-là : fumer du tabac, de l'opium, boire de l'alcool ou un excitant quelconque. Chercher à avoir des sensations autres que les sensations naturelles, voilà un besoin auquel la mauvaise organisation actuelle nous oblige.
Ainsi tu verras un prisonnier qui avait perdu l'habitude de fumer la reprendre tout à coup pour se désennuyer soi-disant, pour faire comme tous ses amis, plus sûrement. Un ouvrier auquel on demande des heures de travail au-dessus des forces qu'un homme peut déployer, se mettra à boire pour s'exciter au travail. Une vierge quelconque trompera le besoin sexuel par des gestes contre-nature qui l'épuiseront. Et ainsi de suite, tout s'enchaîne et tout s'aggrave au point que plus un être humain n'est naturel. Tous cherchant par n'importe quel moyen à satisfaire des besoins que la morale empêche de satisfaire librement. Un homme qui se contient pendant longtemps ou qui ne peut satisfaire ses besoins autant qu'il le voudrait devient tout à coup un criminel tel que Vacher dont tu dois te souvenir ou Solleiland dont les faits sont plus récents.
Je passe à une autre de tes demandes. Mais oui, les hommes et les femmes anarchistes sont des êtres comme les autres, je veux dire des êtres qui s'efforcent d'être naturels. Qu'espères-tu donc voir dans l'idée anarchiste ? De saints hommes, de saintes femmes. Mais alors, ce ne serait plus une idée pour la liberté, mais une religion quelconque, tel le catholicisme par exemple, où les êtres doivent tomber en prières au moment où quelque besoin naturel vient exciter leurs sens.
Tu peux voir, ma Louise, comme nous sommes encore loin de la vraie vie anarchique. Notre tête est encore pleine de préjugés et nous avons beaucoup à lutter pour détruire ceux qu'on y a nichés. Nous avons à étudier pour ne pas faire les gestes inutiles et stupides qu'on nous a habitués à faire et que nous voyons constamment répétés au milieu de gens de plus en plus idiots, de plus en plus amoindris.
Rien de ce que je te dis ne doit être nouveau pour toi. Tu l'as lu quelque part. Je ne fais que te redire des choses logiques et faciles à comprendre.
Soyons simples et naturelles, plus de ces airs hautains et maniérés dont nous sommes coutumières. Sachons être camarades pour avoir des camarades. La vie n'a d'agréable et d'heureux que la bonne entente entre tous les humains.
Je ne peux rien te préciser de plus sur ma vie. Tout ici est simple et clair. Personne n'a de rôle désigné. Par exemple, au moment de se mettre à table, les hommes ne s'assièront pas en attendant que les femmes placent le couvert. Chacun y met du sien. Ainsi tout s'harmonise. La vie campagnarde a quelque chose de commun avec la nôtre, mais n'a pourtant pas de comparaison.
Comme tous les tempéraments ne s'harmonisant pas, nous formons plusieurs groupes, mais ils ont au fond la même idée et sont réunis par l'entente.
De l'individualisme et de la bonne camaraderie, voilà la véritable vie anarchique.
Je termine ces quatre pages en t'embrassant très fort.
Jane Dorman