Vu en grand, le drame de l'histoire se réduit à ceci : L'humanité — divisée en deux parts. D'un côté l'homme et la femme qui travaillent, qui créent toutes les richesses de leurs propres mains, par leurs efforts musculaires, à la sueur de leur front. Ils défrichent les forêts, ils assèchent les marais, tracent les routes, créent un sol productif qui, par ses moissons dorées, nourrit l'humanité. Ils descendent sous terre, creusent leurs galeries et extrayent la houille et les minerais. Ils tissent et filent, ils façonnent le fer, moulent le bronze et l'acier ; ils élèvent les enfants de l'humanité. Et, où que nous jetions nos regards autour de nous ; sur quoi que nous fixions notre attention — sur la route qui sillonne les prés, le train qui roule à pleine vitesse, l'usine qui fume, le foyer qui flambe et les meubles qui l'entourent, l'école et l'université qui répandent l'éducation parmi les élus, — partout nous retrouvons le travail des mains du travailleur, de ses efforts musculaires.

Et de l'autre côté — des hommes, de plus en plus nombreux, qui s'ingénient de toutes les façons à vivre du travail des autres ; à se décharger sur d'autres de tout ce qui demande une fatigue du corps, un travail dans des conditions hostiles à la santé, au repos, à la sécurité du lendemain, à l'indépendance.

Aux débuts de l'histoire c'est le guerrier qui cherche à asservir le cultivateur du sol, sous prétexte de le protéger contre d'autres guerriers qui, enrichis par le pillage au dehors, reviennent chez soi pour asservir celui qui laboure la terre à l'ombre de leurs châteaux.

Plus tard, c'est le juge, le légiste connaisseur de coutumes, le législateur, le commerçant, et enfin le fonctionnaire, le lettré et le manufacturier, cherchant à qui saura le mieux amener sous sa dépendance le plus d'hommes, de femmes et d'enfants afin qu'ils travaillent pour lui procurer le loisir. En les forçant à réduire de plus en plus leur consommation, — si bien qu'ils n'aient que juste de quoi vivre et élever la génération qui remplacera les vieux, — ces intrus cherchent encore à se rendre les travailleurs dociles par l'incertitude du travail qu'ils leur donnent, par les lois qu'ils leur imposent, par l'instruction qu'ils s'accaparent.

Et, quoi qu'on en dise, le nombre de ceux qui cherchent à vivre sur le dos des autres, s'accroît tous les jours. Jadis, ce n'était que le seigneur. Aujourd'hui, c'est le manufacturier en plus et tout son état-major de privilégiés, le commerçant, l'épicier, le revendeur, l'usurier, le banquier, l'employé de l'État, l'élu de la Commune, le journaliste, le littérateur ; — il n'y a pas jusqu'à l'ouvrier privilégié qui ne cherche à se décharger, lui aussi, du labour physique ; lui aussi abandonne le travail aux parias et cherche à grimper l'échelle à son tour.

Et de tout temps, qu'il soit esclave, serf, ou salarié, le travailleur cherche à secouer ce joug, tandis que d'autres cherchent à le lui imposer. Toute l'histoire est là. Et quand nos livres, faits par les professeurs monarchistes ou républicains, nous parlent de rois, de conquêtes, de législation, nous voyons derrière leurs déclamations toujours cette même lutte de l'homme que l'on veut asservir contre ceux qui veulent l'atteler sous le joug.

Sombre, tacite, cette lutte se poursuit tous les jours. Mais, par moment, elle prend un caractère aigu, elle devient conflit armé, bataille acharnée, Révolution.

Aucune n'a atteint son but en entier ; mais chacune a réussi en ceci qu'elle mettait un frein à une certaine forme d'exploitation. L'une à l'oppression des rois, l'autre à celle du seigneur. L'une apportait un peu de lumière dans la cabane du serf, l'autre dans la maison du citadin. Chaque révolution a marqué une étape du progrès humain.

Mais, après chaque révolution, la gent qui cherche à se soustraire au labour, trouve une nouvelle forme d'exploitation. L'esclavage aboli, elle crée peu à peu le servage. Le serf émancipé, elle lance la manufacture ; le salarié de l'usine cherchant à s'émanciper, elle développe le commerce extérieur et cherche des exploités en Asie, en Afrique, en Australie.

La masse subit d'abord le nouveau mode d'exploitation. Mais peu à peu elle s'en lasse. Alors, des hommes surgissent dans son sein qui s'en vont dire à leurs frères : Nous sommes exploités. Nous travaillons pour engraisser le seigneur, disent-ils au paysan.

Mais le paysan leur répond : — Je le sais. Mais que faire pour que cela cesse ?

Le patron nous exploite, disent-ils à l'ouvrier des villes, et il leur répond : — Je le sais. Mais que faire pour qu'il ne nous exploite plus ?

Ils tiennent le même langage au soldat, et le soldat leur répond aussi : — Je le sais. Mais dites ce qu'il faut faire !

Alors, au sein des mécontents, il surgit des hommes qui trouvent la réponse : — Se révolter ! disent-ils.

Et ils se révoltent, individuellement d'abord. Le révolté revêt alors toutes les formes possibles. Ici, il se révolte contre le curé et l'église ; là, contre le juge ; ailleurs encore, contre le patron, le seigneur. L'un jette son sabot à la tête du juge, l'autre décharge son pistolet sur son patron, ou son contre-maître.

Leur exemple agit. L'esprit de révolte germe là où jadis on subissait le joug sans murmurer. Peu à peu il se répand ; il gagne les masses comme avant il gagnait les individus.

Comme des individus isolés se révoltaient au début, des groupes isolés commencent à se révolter maintenant. Tantôt ce sont les va-nu-pieds de Pittsburg, ou les mineurs de Montceau ; tantôt les paysans andalous ou calabrais, les mineurs belges, les Irlandais, les travailleurs de Vladimir.

Les émeutes se succèdent et mènent à la Révolution. Jamais il n'y a eu de révolution sans être précédée d'émeutes. Et lorsqu'un jour on fera l'histoire vraie du peuple, on sera tout étonné d'apprendre combien d'émeutes précédèrent chaque révolution, sans que les historiens en aient jamais fait mention.

Ce sont les émeutes, la révolte partielle des collectivités qui préparent la révolution. Mais ce sont les révoltes aussi qui donnent son caractère à la révolution prochaine. Dirigée contre les capitalistes, comme celle de mars 1886 en Belgique, elle prépare la révolution sociale, faite au cri de suffrage universel, comme la dernière insurrection de ces mêmes mineurs, elle ne fait que frayer le chemin à la révolution politique, révolution qui passe à côté de la vraie cause de l'exploitation.

Pour que l'émeute éclate, il faut toute une série de causes qui ne dépendent plus de l'individu. Mais, si l'émeute ne se fait pas par un individu ou un groupe, il leur reste encore un large champ d me d'action pour lui imprimer tel caractère ou tel autre. Et c'est là la tâche qui s'impose aux socialistes pour le moment.

Les émeutes ne manqueront pas d'ici à la Révolution Sociale. L'heure de la Révolution est proche, mais les causes de mécontentement s'accumulent, l'esprit de révolte grandit. Elles se produiront.

Mais, que chaque révolte soit, du moins, préparatoire de la révolution sociale. Que chaque révolte porte haut le drapeau de l'expropriation anarchiste et l'expropriation anarchiste surgira de la prochaine révolution, quelles que soient les entraves par lesquelles on cherche à la conjurer.