Histoire banale, sans doute ; oui, mais sa fréquence n'enlève rien à son horreur. L'enfant naît dans un ménage où l'on peine. L'homme, parti le matin avant le jour, rentre le soir à la nuit, pour manger et dormir. Tout le jour, il a surmené sa lamentable carcasse de bête de somme et, rompu, maussade et bourru, rudoyant l'un, rabrouant l'autre, n'aspire qu'au sommeil, à l'oubli. La femme « fait des ménages » ou des lavages, le plus dur peut-être des travaux domestiques ; à peine la voit-on au logis le temps de préparer les repas.

L'enfant cependant élevé à hue et à dia, livré au hasard, allant ou n'allant pas, à son gré, à l'école, prend l'amour de la vie libre, du grand air, des flâneries avec ses camarades dont il contracte aussi les défauts et les vices. Quelle différence avec l'enfer qu'est le logis, boîte à gifles.

Là-haut, c'est lui qui dès cinq heures du matin lave la vaisselle de la veille, balaie, époussette, harcelé par la mère qui ne pardonne nulle distraction, nul accident. Une assiette écornée, un verre cassé ? Ah ! malheur ! quelle volée et quelle bordée d'injures !

C'est encore lui qui fait les commissions entre les heures d'école. Gare s'il flâne en route ! Le manche à balai lui dira deux mots.

Aîné de trois enfants dont il a un soin touchant — né hors mariage d'un ancien amant de la mère — il répond non-seulement de ses fautes mais de celles de ses frères. A ceux-ci, choyés, caressés, bichonnés, tous les sourires, les douceurs, les bonnes paroles, les beaux habits. A lui, les coups, les injures, les loques, les injustices de toutes sortes ; battu pour lui, battu pour ses frères, au gré de l'humeur maternelle, souffre-douleur de la famille, continuellement ballotté entre la terreur et la souffrance, c'est lui qui, sur ses frêles épaules de treize ans, supporte tout le poids des tracas ménagers.

Passe encore les coups ; il est brave et sait endurer le mal. Depuis longtemps son cuir est tanné. Mais ces perpétuels froissements d'amour-propre, ces mille injustices, récompenses de ses bons mouvements, ce parti pris de le croire mauvais, lui qui, si on lui laissait ouvrir son cœur !... cela, il ne peut le supporter. Ce n'est pas une vie que ce continuel paroxysme de douleur renfermée, cette répression à outrance de tout élan affectueux, ce n'est pas vivre, que d'avoir constamment le cœur crevé, piétiné, broyé sous le talon d'une marâtre dont l'état normal est la fureur intense. Au contraire de sa sensibilité physique, sa sensibilité morale s'est hyperesthésiée par le surmenage.

Une fois, il s'est enfui. Ramené chez lui par la police, il a gardé de son escapade un grand effroi. C'est qu'il a entrevu alors quelques rouages de la formidable machine à écraser les faibles, engin que les satisfaits du jour appellent « organisation sociale ». Il a jugé la lutte impossible et il s'est résigné ; pour en finir, a-t-il dit, il se tuera.

Il l'a dit et il l'a fait. L'autre dimanche, il est parti le matin après avoir emprunté trois sous à sa mère, pour une prétendue course commandée par son patron d'apprentissage. Trois sous, c'est une fortune pour lui. « C'est mon dernier jour », a-t-il confié à un camarade. C'est son dernier jour et il veut jouir de la vie au moins une fois. De ses trois sous, il s'est payé trois pièges à « pierrots », et le voilà parti dans les champs, aspirant à pleins poumons l'air enivrant de la liberté.

Quelle journée que cette dernière ! Comme la vie lui semble belle maintenant ! Ah ! ils sont loin ses projets de mort, endormis par la magie de son rêve !

Le soir le rappelle à la réalité. Il va falloir s'exécuter, car il ne peut songer à rentrer chez lui. Rendre compte de sa journée, des trois sous empruntés !... Passer pour un voleur !... Jamais ! Un tramway approche, il s'élance !... Il a tenu parole !.....

Cette histoire est authentique. Le remords des parents, pense-t-on, fait peine à voir ? Non ! On a prétendu un accident et les parents réclament à la Compagnie 1000 francs de dommages-intérêts ! les intérêts des trois sous, sans doute ?

Cette histoire est authentique, ai-je dit ; et qu'on ne se récrie pas contre l'indignité des parents. Beaucoup sont ainsi, inconscients. Croyant bien faire, même. Sous prétexte de « correction », d'amélioration, sur l'enfant se déchargent toutes les mauvaises humeurs. Lui le plus faible, n'est-il pas là pour toujours recevoir, sans pouvoir jamais rendre ? Contre lui, tout est permis ; à lui, rien. Toute injustice, tout passe-droit, toute brutalité, il doit tout endurer avec soumission. Tente-t-il par hasard quelque parole, quelque geste de protestation, toute revanche sur lui est légitime. Il doit se taire et obéir, son lot est l'abnégation.

Ah ! quel excellent moyen d'en faire des hommes que de comprimer ainsi à outrance en tous sens l'expansion de leur personnalité ! de fouler aux pieds cette luxuriante végétation qu'est l'âme de l'enfant, pour l'aplanir en sentier battu ! La lâcheté universelle, le servilisme, le mensonge et l'hypocrisie, voilà les résultats d'une pareille éducation.

Laissez librement s'épandre en tous sens l'âme de l'enfant. Il n'est rien en lui qui, bien guidé et avec douceur, puisse prendre une direction pernicieuse. Loin de compter sur votre autorité, simple consécration de la force physique, pour lui interdire telle ou telle mauvaise voie, ayez la force morale de rester maître de vous, et, l'ayant observé à fond, ayez le savoir de l'amener par sa libre initiative à choisir la voie la meilleure, non pour vous, mais pour lui. Là doit se borner votre action, car vous n'avez aucun droit sur l'enfant, pas même le droit à sa reconnaissance pour l'avoir élevé, pour n'avoir fait que votre devoir.

En éducation, comme en toute autre chose, l'autorité, croyez-le, ne produit que de mauvais résultats, en donnant naissance à une foule de mauvais sentiments qui par l'habitude déforment et avilissent le moral.

En tout et partout, c'est encore la liberté la meilleure éducatrice de l'homme et celle qui lui inculque la droiture, la noblesse et la fierté.

André Girard