Anna Mahé
Anarchie et anarchistes
— Il y a un monsieur, rédacteur à l'Action, qui se désole et pleure sur nous.
— Pas possible ?...
— C'est très sérieux. Il paraît qu'il y a des gens, qui sont en train de faire dégénérer l'anarchisme « parti politique » en réunion d'apaches et d'invertis.
— Tu m'épouvantes !
— Il y a de quoi je t'assure. Oh ! rassure-toi, Reclus, Kropotkine, Henrick Ibsen, Charles Malato, Bruno Wille, Sébastien Faure n'ont rien à faire avec le reste de cette bande ignoble. Ils furent ou sont d'honnêtes gens des esprits supérieurs justement respectés, mais les autres !...
— Et Jean Grave ? Il fait partie des autres ? Ses déclarations d'honnêteté et ses opinions si connues n'ont pu le faire admettre parmi la pléiade des « honnêtes anarchistes » ?
— Je t'avoue que ça m'étonne et j'ai grand peur que Grave n'en souffre dans son honneur. Bah ! une rectification remettra les choses au point.
— Oui, mais... et nous ? Alors nous sommes des apaches et des invertis ? Ma pauvre vieille, tu m'en vois tout rougissant et effaré... Apache, passe encore, quoique je désire qu'on définisse, mais inverti ! ! !... Le serais-je, Seigneur, sans m'en être jamais aperçu ? Vite, dis-moi quelles preuves le rédacteur de l'Action donne contre nous, j'ai soif de savoir.
— Oh ! oh ! elles existent les preuves, et terriblement flagrantes. Ne fais pas les yeux ronds ; tu en es une preuve toi, Libertad, et vous, vous aussi les copains. Parfaitement... Non, non, vous ne faites pas partie des anarchistes invertis, quoique l'auteur n'en dise rien, mais vous êtes bel et bien des apaches. Et Matha aussi, et d'autres et d'autres. On ne donne pas de nom ; ça pourrait vous faire de la réclame, mais on cite vos faits et gestes.
— ? ? ?
— Vous ne voyez pas ? Vous n'avez pas souvenance de vos exploits ! On s'en souvient à l'Action, si vous avez oublié... Comment, vous vous faites mettre au clou pour avoir voulu voyager sans billet dans le Métro sous prétexte que dans la société anarchique tout le monde pourra voyager à l'œil.
— ...
— Ne vous tordez donc pas ainsi. Si Albert Noyer passait, il serait capable de consacrer une chronique sur le manque de dignité des anarchistes et sur leur tendance à se moquer des gens sérieux et honnêtes.
— Allons ne te fâche pas, ma petite Anna. Ris plutôt avec nous.
— Je n'en ai point envie. Voici que se continue la liste des méfaits anarchistes. Dans le même temps que s'effectuaient vos soi-disant voyage à l'œil dans le métro, d'autres anarchistes se faisaient arrêter pour fausse monnaie.
— Et ensuite ?...
— Et ensuite ? Écoutez bien :
« Dans le Midi, ce sont des anarchistes espagnols, l'enquête l'a démontré, qui le 16 juin dernier tirèrent sur la troupe à Narbonne, et causèrent par leurs provocations criminelles, l'échauffourée sanglante au cours de laquelle plusieurs manifestants trouvèrent la mort.
« A Agde ce furent des apaches se disant anarchistes qui fomentèrent la mutinerie du 17e de ligne et qui criaient aux soldats : « Laissez vos officiers, ce sont des lâches ! »
— Tiens, tiens, mais je les aime bien, ces copains là. Ils ont rudement bien fait. Dommage qu'ils n'aient pas été assez forts pour faire meilleure besogne. Dommage que les soldats n'aient pas été fraterniser en grand nombre, le nez dans la poussière avec les autres morts.
Dommage aussi que les anarchistes d'Agde se soient bornés à conseiller aux soldats d'abandonner leurs chefs. Il est probable que toi ou moi leur aurions conseillé de ne les abandonner que douilletement couchés sur le dos ou sur le ventre, au hasard des circonstances qui leur eût fait rendre le salut par devant ou par derrière. (Oh ! rien des invertis).
— Chut, tu vas nous compromettre. Voyons est-ce que Sébastien Faure dirait ça, est-ce que toute la liste des honnêtes dirait ça. Noyer ne le croit pas, puisqu'il paraît que ce sont des anarchistes, des vrais, et que, d'après lui, ceux qui diraient ce que tu viens de dire sont des « anarchistes à la manque ».
— Oh ! tu sais, du moment qu'on définit les termes ça m'est égal. Si Noyer appelle un creux une bosse et réciproquement, je n'y vois pas grand mal pourvu que nous sachions bien ce qu'il peut dire. Nous voilà donc « anarchistes à la manque » et apaches. Mais invertis ! ! ! Dis vite, ça me passionne.
— Allons, tu connais pourtant bien l'affaire de Mâcon, mais oui, voyons, l'affaire d'espionnage. Un caporal français, un baron allemand, et un Autrichien trahissaient la France, ce qui a l'air de ne pas te troubler outre mesure. Ça ne m'étonne pas d'un anarchiste à la manque. Mais ceux-là aussi se disent anarchistes, l'un est caporal, un autre est millionnaire, l'autre n'est rien sans doute (on ne dit pas quelle est sa profession) et ils sont par-dessus le marché, pédérastes.
— Ah ! nous y voilà donc ! Mais dis, parce que ces gens-là sont pédérastes, et qu'on l'apprend subitement, il s'ensuit que l'anarchisme est déshonoré ?
— Il paraît. Pense donc. Ces pratiques contre nature s'appelle l'amour libre.
— ...
— Vous êtes tous insupportables. Vous répondez par des éclats de rire aux accusations les plus terribles. Écoutez. Ça ressort de toute évidence par des lettres écrites par le caporal anarchiste à son correspondant :
« Tu m'as dit qu'il y a qu'un amour, le libre amour, et pourtant tu fréquentes des femmes ! » Et ailleurs : « Je vous aime de tout mon cœur. » Alors, c'est péremptoire, n'est-ce pas. Le baron allemand millionnaire, le caporal français et l'éphèbe autrichien qui s'y connaissent appellent ça l'amour libre et chacun sait que l'amour libre est une doctrine anarchiste.
— Alors ?
— Alors, après avoir posé les faits d'une façon aussi nette, il n'y a plus qu'à tirer la conclusion. Celle-ci est brève mais péremptoire. Monsieur Albert Noyer décrète du haut du parti socialiste où jamais, au grand jamais, il n'y eut d'apaches capables de cambrioler la société (je veux encore le croire) ni de pédérastes (hum ! hum !) que le parti anarchique dégénère en parti d'apaches et d'éphèbes. Et, lyrique, il réclame le secours d'une voix autorisée qui, à sa faible prose, vienne porter le secours de ses foudres destinées à anathémiser les personnages compromettants et réprouve ces mœurs immorales plus dignes de cambrioleurs et de pédérastes que d'Elisée Reclus et de Kropotkine.
— C'est tout ?
— C'est tout.
— Allons tant mieux. Nous n'en mourrons pas encore pour aujourd'hui. Il est bien gentil M. Albert Noyer, mais il est bête. Dommage qu'il n'ait jamais étudié notre philosophie avant de parler de nous. Il aurait peut-être compris que les anarchistes-apaches sont logiques avec eux-mêmes puisqu'ils se défendent contre la société, mais que les pédérastes s'intitulant anarchistes sont des imbéciles qui tout au plus peuvent prendre le titre de « libertaires » pour justifier leurs aberrations. Ils ne peuvent se réclamer d'être anarchistes : anarchie ne voulant pas dire liberté de faire n'importe quoi, n'importe quelle bêtise, mais absence d'autorité. Et quelle aberration que de placer son corps, son individu sous l'autorité du vice et de la perversion, de forcer ses organes à remplir des fonctions pour lesquelles ils ne sont pas faits, au détriment de leur fonctionnement normal.
— Ne crie donc pas victoire si vite, anarchiste à la manque, voici que les troupes de réserve arrivent à la rescousse. Pour prouver notre apacherie, voici de la prose nouvelle et de la meilleure, du dernier cri. J'avais pris la bouteille du socialisme, voici du cacheté, du révolutionnaire.
— Nous sommes perdus, c'est plus que l'Action, c'est la Guerre Sociale. Et qui dirige les coups ? Bruckère, De Marmande, Delalé ?
— Henri Fabre, en personne !
— Crois-tu que ce soit bien utile de lire, ce garçon est si comme il faut ?
— Si je le crois !... Pouget même en prend pour son rhume, d'avoir conservé un anarchisme mesquin, à la manque, évidemment. Quant à nous, nous n'y coupons pas. Il paraît que nos groupes antisyndicalistes anarchistes intransigeants ont des comités directeurs, d'écrivains, de « délégués perpétuels aux initiatives ». Tu ne dis rien ?
— Que veux-tu que je dise ? Il est vrai que la nature ayant doué quelques individus d'un bon organe, d'un cerveau bien organisé, ils font autant de travail qu'ils peuvent, ils essaient de dire, de propager leurs idées par la parole et par la plume voire même par le geste (ô les apaches). Leurs amis les aident dans la mesure de leurs moyens, de leurs compétences. Et puis après ? Empêcheras-tu les gens ayant le délire des grandeurs sans avoir jamais le moyen de le contenter, de prétendre que ceux qui semblent faire ou qui font plus de besogne que leurs amis sont leurs pasteurs, leurs directeurs, ceux qui les mènent à l'action. La formule anarchiste n'est-elle pas : « De chacun selon ses forces ». Pour ma part, je serais heureux de pouvoir donner plus encore, quelle que soit l'épithète dont on me gratifie. Va ce n'est pas encore bien méchant, tout cela, ni surtout bien probant.
— Optimiste, va !... Ah ! mais du coup, tu es tombé ! Ton article sur la Crise du Midi t'attire les pires sévérités. Écoute, archevêque de notre cathédrale anarchiste intransigeante et antisyndicaliste. Tu te permets de donner ton opinion sur les événements du Midi et cette opinion n'est pas favorable ; tu te permets de juger que ce qui s'est passé n'est guère que comédie, n'a pas une valeur réelle. Et les billets du Métro, et le refus de payer le sou au pont d'Argenteuil ; c'est cela la vraie révolution ; ce sont « ces petites crottes-là » qui t'émerveillent.
— Finis, tu me navres ! Décidément voilà que fondent sur moi les pires anathèmes parce que — c'est même pas vrai du tout et je n'en suis pas plus fier pour cela — j'ai omis de payer un pauvre petit voyage en métro, parce que des copains n'ont pas voulu acquitter le droit de passage sur un pont ! Ne crois-tu pas, un ministère public demandant à Fabre et à Noyer de venir témoigner des faits qu'ils affirment si gratuitement pour les besoins de la cause. Ça me fait froid dans le dos rien que d'y penser pour eux. Et puis ces petites crottes — puisque petites crottes il y a — ont leur importance. Réagir dans la vie de tous les jours contre toutes les formes de l'autorité, cela a bien son utilité. Ceux qui font un petit travail en toute connaissance de cause m'intéressent plus que ceux qui ne font travail que par accident ou par surprise. Les premiers pourront « récidiver », récidiveront certainement. Les seconds regarderont avec regret le produit de leurs énervements et ne recommenceront plus. Je préfère à celui qui trouve la solution d'un problème par hasard, celui qui la trouve après une série de déductions. Le hasard ne se renouvellera certainement pas, alors que les déductions amèneront toujours à des solutions. Et, voyons, est-il tant prouvé que cela, que la soi-disant Révolution du Midi ait donné un résultat quelconque.
— Et s'il y a eu un résultat ?
— Si résultat il y a, que vient faire Fabre dans l'histoire, ce n'est certes pas de ces crottes. Si les nôtres sont petites, elles en...nuient toujours.
Si les maîtres de chapelle d'ici avec leurs enfants de chœur se trouvaient là-bas, sans « décréter » de grève, sans doute feraient-ils quelque chose, sauraient-ils se défendre ? On est bien mal venu quand on ne fait rien à parler de ceux qui font peu. Comparer le travail de l'un et de l'autre, ce n'est certes pas en faire. La critique est nécessaire, mais faut le savoir la faire.
— Amen ! dit le chœur.
Anna Mahé